Le 24. — La matinée a commencé agréablement par une lettre d’Auguste qui me parle beaucoup de toi ; il t’aime, ce bon cousin, cela se voit. Je voudrais bien que le joli projet de voyage s’accomplît, et que moi je fusse du voyage. Oh ! venir te voir à Paris !… mais non, ce serait trop joli pour ce monde, n’y pensons pas. J’ai presque l’idée que nous ne devons nous revoir qu’en l’autre : voilà le choléra ; sans doute il viendra ici. Je l’attends et dispose mon âme de mon mieux, afin de ne pas mourir à l’improviste, seule chose à craindre, car le malheur n’est pas de quitter la vie. Je ne dis pas ceci dans le sens des dégoûtés de vivre : il y a de saints désirs de la mort qui viennent à l’âme chrétienne. Encore un nuage qui me force de quitter. Le nuage amenait un déluge, le tonnerre, le vent, tout le vacarme d’un orage. Dans ce temps, je courais de çà, de là, pensant à mes poulets ; je chauffais une chemise pour ce petit garçon qui nous est arrivé noyé ; à présent tout est calme et dans son cours. L’extraordinaire ici dure peu. Mon cousin Fontenilles nous est venu voir ; il couchera dans la chambrette, mon cher réduit qui sert à tout : excellent emploi des choses humaines, toutes à tous. Mais, mon cahier, va dedans : ceci n’est pas pour le public, c’est de l’intime, c’est de l’âme, C’EST POUR UN.


Le 25. — Saint-Louis aujourd’hui : grande fête en France pendant longtemps, et qui ne se fait plus qu’au ciel, maintenant que les rois s’en vont. Saint Louis, priez pour la France et pour vos descendants ; obtenez-leur le royaume des cieux !


Le 26. — Comme la grâce est admirable ! Je l’admire aujourd’hui dans saint Genès qu’elle fit chrétien comme il jouait sur le théâtre les mystères du christianisme. Tout à coup Dieu se fit voir à cette âme, et le comédien fut martyr.


Le 27. — J’ai l’âme tout émue, toute pénétrée, toute pleine de la lettre de M. de La Morvonnais que j’ai reçue ce matin ; il me parle de Marie, d’un autre monde, de ses tristesses, de toi, de la mort, de ces choses que j’aime tant. Voilà pourquoi ces lettres me causent un plaisir que je craignais de trop sentir, parce que tout plaisir est à craindre. Mais tu l’as voulu, et, pour l’amour de toi seulement, j’ai soutenu cette correspondance qui maintenant aura bien des charmes, d’abord ceux de la sympathie ; comme tu me l’avais appris, je trouve à ton ami une trempe d’idées fort semblables aux miennes pour le religieux et le triste ; son âme pleure et prie souvent comme la mienne.

Aujourd’hui, il me dit que sa prière est tiède et distraite, et que je l’aide devant Dieu. Assurément je le ferai, car son âme m’est chère, et cette âme est souffrante et me porte pitié. Je lui verserai donc le baume de la prière qui, tout loin que je suis, lui arrivera par le ciel. Je le crois du moins : admirable foi qui me donne l’espérance de consoler un affligé ! C’est de ce côté-là encore que cette correspondance me plaît : faire du bien est si doux ! consoler qui pleure est divin. Jésus le fit sur la terre, et c’est de lui que je l’apprends. Oui, mon ami, c’est de la croix que viennent ces pensées que ton ami trouve si douces, si inénarrablement tendres. Rien n’est de moi. Je sens mon aridité, mais que Dieu, quand il veut, fait couler un océan sur ce fond de sable. Il est ainsi de tant d’âmes simples desquelles sortent d’admirables choses, parce qu’elles sont en rapport direct avec Dieu, sans science et sans orgueil. Aussi, je perds le goût des livres ; je me dis : que m’apprennent-ils que je ne sache un jour au ciel ? que Dieu soit mon maître et mon étude ! Je fais ainsi et m’en trouve bien ; je lis peu, je sors peu, je me refoule à l’intérieur. Là se dit, se fait, se sent, se passe bien des choses. Oh ! si tu les voyais ! mais que sert de les faire voir ? Dieu seul doit pénétrer dans le sanctuaire de l’âme. Mon âme aujourd’hui abonde de prière et de poésie. J’admire comme ces deux sources coulent ensemble en moi et en d’autres.

L’aveugle prie et chante en son chemin, le soldat sur le champ de guerre, le nautonier sur les mers, le poëte sur sa lyre, le prêtre à l’autel ; l’enfant qui commence à parler, le solitaire dans sa cellule, les anges au ciel, les saints par toute la terre, tous prient et chantent ; il n’y a que les morts qui ne chantent pas, qui ne prient pas : pauvres morts !