Le 28. — Saint-Augustin aujourd’hui : un saint que j’aime tant parce qu’il a tant aimé. Je porte d’ailleurs son nom, et je l’ai supplié de me donner aussi un peu de son âme. La belle âme, et comme elle se peint divinement dans ses Confessions ! A chaque mot de ce livre, on sent l’amour de Dieu qui vous pénètre goutte à goutte le cœur, si dur qu’il soit. Que n’ai-je une mémoire à tout retenir ! mais par malheur je l’ai si fugitive, qu’autant vaudrait ne rien lire ; il n’en était pas de même jadis. C’est que je décline et que mes facultés baissent, excepté celle d’aimer. L’amour, c’est l’âme qui ne meurt pas, qui va croissant, montant comme la flamme. Je tiens une lettre de Louise, de ma belle amie, de celle qui me dit toujours qu’elle m’aime. Cette lettre est courte, de trois pages seulement, parce qu’elle était pressée, toute à sa sœur la comtesse qui venait d’arriver. C’est dans ses bras que Louise me dit le tendre memento qui me suffit bien aujourd’hui, C’est l’abbé de Bayne d’Alos qui me l’a apportée, venant de Rayssac.


Le 29. — Beau ciel, beau soleil, beau jour. C’est de quoi se réjouir, car le beau temps est rare à présent, et je le sens comme un bienfait. C’en est bien un, qu’une belle nature, un air pur, un ciel radieux ! petites images du séjour céleste, et qui font penser à Dieu ! J’irai ce soir à Cahuzac, mon cher pèlerinage. En attendant, je vais m’occuper de mon âme et voir où elle en est dans ses rapports avec Dieu depuis huit jours. Cette revue éclaire, instruit et avance merveilleusement le cœur dans la connaissance de Dieu et de lui-même. N’y avait-il pas un philosophe qui ordonnait cet exercice trois fois le jour à ses disciples ? et ses disciples le faisaient. Je le veux faire aussi à l’école de Jésus pour apprendre à devenir sage, d’une sagesse chrétienne.


Le 31. — Je passai la journée d’hier à Cahuzac, et quelques heures seule dans la maison de notre grand’mère. Je me mis d’abord à genoux sur un prie-Dieu où elle priait, puis je parcourus sa chambre, je regardai ses chaises, son fauteuil, ses meubles dérangés comme quand on déloge ; je vis son lit vide ; je passai partout où elle avait passé, et je me souvins de ces lignes de Bossuet : « Dans un moment on passera où j’étais, et l’on ne m’y trouvera plus. Voilà sa chambre, voilà son lit, diras-tu, et de tout cela il ne reste plus que mon tombeau où l’on dira que je suis, et je n’y serai pas. » Oh ! quelle idée de notre néant dans cette absence même de la tombe, dans la dispersion si prompte de notre poussière dans les souterrains de la mort ! Demain, je change et vais à Cahuzac pour des réparations à la maison qui me tiendront quelques jours. Ce seront des jours uniques, aussi je veux les marquer et prendre mon journal. Je vais écrire à Antoinette, mon amie l’ange.

Il y a quelques heures de cela. Voilà que j’ai écrit à Antoinette et à Irène, et pourtant je n’avais rien, presque rien à leur dire. Ma vie fournit peu et le Cayla aussi, parce que tout y est tranquille. Mais les communications du cœur sont douces et je m’y laisse aller aisément. Cela d’ailleurs me fait du bien et me décharge l’âme du triste. Quand une eau coule, elle s’en va avec l’écume et se clarifie en chemin. Mon chemin à moi, c’est Dieu ou un ami, mais Dieu surtout. Là je me creuse un lit et m’y trouve calme.


Le 1er septembre. — M’y voici à Cahuzac, dans une autre chambrette, accoudée sur une petite table où j’écris. Il me faut partout des tables et du papier, parce que partout mes pensées me suivent et se veulent répandre en un endroit, pour toi, mon ami. J’ai parfois l’idée que tu y trouveras quelque charme, et cette idée me sourit et me fait continuer ; sans cela mon cœur resterait fermé bien souvent, par indolence ou par indifférence pour tout ce qui vient de moi.

J’ai quelquefois des joies d’enfant, comme celle de venir pour quelques jours ici. Tu ne saurais croire combien je suis venue gaiement prendre possession de cette maison déserte. C’est que là, vois-tu, je me trouve seule, tout à fait seule, dans un lieu qui prête à la réflexion. J’entends passer les passants sans me détourner du tout ; je suis au pied de l’église, j’entends jusqu’à la dernière vibration de la cloche qui sonne midi ou l’Angelus, et j’écoute cela comme une harpe. Puis je vais prier quand je veux, me confesser de même : en voilà assez pour quelques jours de bonheur, d’un bonheur à moi. Papa me viendra voir cette après-midi. J’ai plaisir à cette visite, comme si nous étions séparés depuis longtemps.