Le diable m’a tentée tout à l’heure dans un petit cabinet où j’ai fait trouvaille de romans. Lis-en un mot, me disais-je, voyons celui-ci, voyons celui-là ; mais les titres m’ont fort déplu. Ce sont des Lettres galantes d’une religieuse, la Confession générale d’un chevalier galant et autres histoires de bonne odeur. Fi donc, que j’aille lire cela ! Je n’en suis plus tentée maintenant et vais seulement changer ces livres de cabinet ou plutôt les jeter au feu.
Le 22. — Depuis le jour où je revins de Cahuzac, mon confident dormait dans un coin, et il y dormirait encore, si ce n’était le 22 septembre, jour de Saint-Maurice, jour de ta fête, qui m’a donné un peu de joie et rouvert le cœur au plaisir d’écrire et de laisser ici un souvenir. Je me souviens que l’an dernier, à pareil jour, je t’écrivais aussi et te parlais de ta fête. J’étais contente, je voyais aujourd’hui et toi, espérant t’embrasser à la Saint-Maurice, et te voilà à cent lieues. Mon Dieu, que nous comptons mal et qu’il faut compter peu dans la vie !
M. le curé et sa sœur sont venus faire ta fête et boire à ta santé. Mais ce qui vaut mieux, c’est que M. le curé s’est souvenu de toi à la messe et que Françoise a prié pour toi aussi. Que saint Maurice te protége et te rende fort dans les combats de la vie ! Me rapporteras-tu son image que je t’ai donnée ?
Le 27[16]. — …
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[16] Ici, toute une page effacée.
Le[17]. — Que les lacunes de ce journal ne te surprennent pas, ni même un abandon entier : je ne tiens que peu à écrire ce qui passe, quelquefois pas du tout, à moins que la pensée de te faire plaisir ne me vienne. Quelquefois elle vient me donner la plume et me dicte sans fin. Mais, mon ami, me liras-tu jamais ? Sera-ce bon pour toi de me voir ainsi jusqu’au fond de l’âme ? Cette pensée me retient et fait que je ne dis pas grand’chose ou que je ne dis rien, des mois entiers. Aujourd’hui, un dimanche matin, dans la chambrette, devant ma croix et ma sainte Thérèse, mon âme s’est trouvée calme. Alors j’ai cru que je ne te serais pas nuisible, et je me livre de nouveau au charme de l’épanchement. Ne parlons pas du passé, laissons en blanc.