[17] Sans date.
[Le 19 novembre]. — Aujourd’hui 19 novembre, j’ai retrouvé mon pauvre cahier abandonné et déjà rongé par les rats, et j’ai eu la pensée de le reprendre et de continuer d’écrire. Cette écriture me fait du bien, me distrait dans ma solitude ; mais je l’ai délaissée souvent et je la délaisserai encore. Cependant je remplirai ma page aujourd’hui, et, demain, nous verrons. Je me trouve changée. Mes livres, mes poésies, mes oiseaux que j’aimais, je les oublie ; tout cela m’occupait le cœur et la tête, et maintenant… Non, je ne fais pas bien et je ne suis pas heureuse depuis ce renoncement aux affections de ma vie. Ne sont-elles pas assez innocentes pour pouvoir me les permettre toutes ? Mon Dieu, les solitaires de la Thébaïde ne s’occupaient pas autrement. Je les vois travailler, lire, prier, écrire ; les uns chanter, d’autres faire des nattes et des paniers : tous travaillant pour Dieu, qui bénissait à chacun son ouvrage. Je lui offre ainsi mes journées et tout ce qui les va remplir soit de travail ou de prières, soit d’écriture ou de pensées, soit aussi ce petit cahier que je veux aussi voir béni.
[Sans date]. — J’ai passé la journée dans une solitude complète, seule, toute seule ; papa est à la foire de Cordes, Éran à un dîner au presbytère, Mimi à Gaillac. Ils sont tous dispersés, et moi j’ai beaucoup pensé et senti ce que serait une dispersion plus longue qui, hélas ! arrivera quelque jour. Mais je ne dois pas m’arrêter à des pensées de tristesse qui me font tant de mal. Ces choses-là sont à l’âme comme les nuages aux yeux.
Le 30 [novembre]. — Eh ! mon Dieu, encore des larmes ! On a beau ne vouloir pas s’affliger, chaque jour amène quelque affliction, quelque perte. Nous voilà pleurant ce pauvre cousin de Thézac qui nous aimait. Oh ! sans doute, il est mieux que nous maintenant, il doit être au ciel, car il a bien souffert. Sa patience était admirable durant sa vie de douleurs et tout à l’heure dans ses dernières épreuves. Mimi que j’attendais n’a pu venir ; elle est restée près du malade, l’a assisté, exhorté dans ses derniers moments, lui parlant du ciel. Oh ! que Mimi sait dire ces choses, et que je voudrais l’avoir à côté de moi quand je mourrai ! Papa est allé voir la famille affligée et je suis seule dans ma chambre avec mes idées en deuil et les mille voix du vent qui gémissent comme les orgues pour les morts. Avec cet accompagnement il ferait bon prier, bon écrire, mais qu’écrirais-je ? Un peu de sommeil vaudra mieux. Le repos du corps passe à l’âme. Je vais donc au lit après un de profundis pour le mort et un souvenir pour toi devant Dieu. Qu’il te donne une bonne nuit ! Je ne m’endors jamais sans m’occuper de ton sommeil. Qui sait, me dis-je, si Maurice est aussi bien qu’il le serait ici, où je lui ferais faire son lit ? Qui sait s’il n’a pas froid ? Qui sait ?… Et mille autres tendresses trop tendres.
Le 1er décembre. — Je pense à la tombe qui s’ouvre ce matin à Gaillac pour engloutir ces restes humains jusqu’à ce que Dieu les ravive. C’est notre sort à tous, il faut être jeté en terre et pourrir dans les sillons de la mort avant d’arriver à la floraison ; mais alors que nous serons heureux de vivre et même d’avoir vécu ! L’immortalité nous fera sentir le prix de la vie et tout ce que nous devons à Dieu pour nous avoir tirés du néant. C’est un bienfait auquel nous ne pensons guère et dont nous jouissons sans presque nous en soucier, car la vie souvent ne fait aucun plaisir. Mais qu’importe pour le chrétien ? A travers larmes ou fêtes, il marche toujours vers le ciel ; son but est là, ce qu’il rencontre ne peut guère l’en détourner. Crois-tu que si je courais vers toi, une fleur sur mon chemin ou une épine au pied m’arrêtassent ?
Me voici au soir d’une journée remplie de mille pensées et choses diverses dont je me rends compte au coin du feu de ma chambre, à la clarté d’une petite lampe, ma seule compagne de nuit. Sans le malheur arrivé à Gaillac, j’aurais Mimi à côté de moi, et nous causerions, et je lui dirais, à elle, ce que je dirai mal ici à ce confident muet.