Le lien qui attache le Cayla au monde, c’est Maurice, toujours absent depuis sa onzième année. Il est au petit séminaire de Toulouse, au collége Stanislas, à la Chênaie, à Paris encore, faisant ses études, essayant sa vocation, cherchant à se faire sa place au soleil : grand sujet de préoccupation pour son père et pour ses sœurs, pour Mlle Eugénie surtout. Ainsi le voulaient l’affinité secrète de leur nature et le souvenir de leur mère. Mlle Eugénie n’avait que treize ans lorsqu’ils eurent le malheur de perdre cette mère, hélas ! bien jeune encore ; mais elle était l’aînée des sœurs ; c’est elle qui, près du lit de mort, dut promettre de veiller sur Maurice, le dernier né de la maison, aimable enfant de sept ans à peine, dont la santé frêle, la beauté maladive et la précoce intelligence justifiaient tout à la fois la complaisance et les alarmes dont il fut l’objet depuis le berceau.
Il y eut ainsi quelque chose de maternel dans la tendresse de Mlle de Guérin pour son frère. Avec quelle fidélité elle a tenu pendant vingt ans sa promesse ! Par la pensée, elle suit Maurice partout, elle veille sur les progrès de son esprit, sur tous les dangers de l’absence pour sa santé, pour ses croyances ; elle l’interroge, elle l’avertit doucement, elle le console et l’encourage. Lorsqu’il cesse d’être un écolier pour devenir un homme, ses espérances et ses inquiétudes redoublent ; elle se rapproche de Maurice, s’attache à lui, le rattache à elle plus étroitement : comme si elle sentait que, faible et entouré de périls nouveaux, il a plus que jamais besoin de ne pas égarer sa confiance et ses affections. Alors les lettres qu’ils échangent ne lui suffisent plus. Lui arrivât-il de passer les nuits à écrire, elle n’en a pas dit assez ; ce jour encore et tous les jours son cœur déborde ; tout ce qu’elle sent, tout ce qu’elle pense, tout ce qui se passe autour d’elle, elle le dit au cahier qui suivra les lettres dès qu’il sera rempli, et placera sous les yeux de l’exilé, pour le défendre contre la tristesse et l’oubli, ces deux dangers de l’exil, l’image plus naïve et plus complète de cette vie de famille qui lui manque et à laquelle il fait défaut.
Ce Journal devient peu à peu sa grande affaire, le secret et la joie de ses journées ; il adoucit l’amertume de la séparation ; en y mettant son âme tout entière, elle a réussi à ne plus vivre sans son frère, à ne plus vivre que pour lui ; il n’y a point pour elle d’autre avenir que le sien ; le terme de ses vœux, c’est de le sentir heureux, c’est de se faire elle-même sa part dans le bonheur de Maurice et dans sa renommée, car il n’est rien qu’elle n’attende pour lui, et dont il ne soit digne aux yeux de sa sœur.
Au moment où elle se croyait exaucée, la mort vint détruire toutes ses illusions. Elle l’a perdu, mais dans son souvenir il vit, il l’écoute et il lui répond. Aussi le Journal n’est-il point suspendu. Elle écrit encore pour lui, pour Maurice au ciel. Un de ses cahiers est adressé au dernier ami de son frère, à ce seul titre un frère d’adoption pour elle ; mais c’est toujours de Maurice qu’elle parle, toujours à lui. Elle s’entretient avec son âme.
Le jour vint pourtant où la plume devait lui tomber des mains. Elle ne la reprend plus que par intervalles, pour marquer un anniversaire, pour écrire des lettres où perce incessamment son unique et dernier désir : celui que des amis fidèles sauvent de l’oubli les écrits de son frère, ces écrits destinés à perpétuer le nom du poëte mort avant l’âge, et à rajeunir l’antique blason du Cayla. Elle espéra longtemps, lutta de loin contre les obstacles de toute sorte qui s’opposaient à l’accomplissement de son vœu ; puis, lorsque cette dernière illusion lui échappa, elle sentit que ses forces l’abandonnaient aussi ; elle cessa d’écrire, elle allait cesser de vivre.
Peut-être a-t-elle quitté le monde avec le regret de n’avoir pas rempli sa tâche ; tous ceux qui liront ce livre diront avec nous qu’elle l’avait remplie. Ses dernières lettres, son Journal interrompu suffisent pour honorer à jamais le frère qu’elle a tant aimé. Après l’éclatant témoignage de George Sand, de M. Sainte-Beuve[5], il ne manquait plus à Maurice de Guérin que l’expression si touchante de la tendresse et des regrets d’une telle sœur pour attacher à son nom et à sa personne des sympathies plus profondes et plus durables encore que l’admiration excitée par quelques pages de ses écrits ; et s’il arrivait un jour que l’auteur du Centaure retombât dans l’oubli, nous oserions promettre au frère d’Eugénie l’immortalité.
[5] Dans la belle Notice imprimée en tête des deux éditions, et reproduite dans le tome XV des Causeries du lundi.
Lui assurer cette gloire était son vœu. Jamais Mlle de Guérin n’avait prétendu la partager. Il en sera pourtant ainsi. Et Maurice aurait été le premier à trouver que cela était juste. En vain sa sœur essaye-t-elle de lutter contre l’inspiration qui la sollicite et de s’effacer devant lui : il envie à ce poëte qui veut se taire, à ce poëte malgré lui la fécondité de sa pensée, l’originalité de son langage : « Oh ! lui dit-il, si j’étais toi ! » En effet, c’est elle qui avait le plus reçu de la nature. A peine a-t-elle connu les langueurs de l’épuisement qui arrachent à Maurice des plaintes si pénétrantes ; dans ce qu’elle écrit, jamais d’effort. « Je ne sais, avoue-t-elle quelque part, pourquoi il est en moi d’écrire comme à la fontaine de couler. » Facilité qui semble excessive lorsqu’on lit ses vers ; dans cette langue, il lui a manqué, comme à son frère, et plus encore, de savoir se borner et revenir sur les négligences de l’improvisation. Mais ce libre jet donne à sa prose, précise et nerveuse, un relief et une ingénuité dont on est saisi. Elle a l’énergie et la grâce, le don de dire simplement toutes choses, et de s’élever des plus petites, par un mouvement naturel, aux plus hautes ; elle est tour à tour et tout à la fois familière, enjouée, naïve, profonde et sublime. L’étude et l’art n’ont guère passé par là ; on le sent même à quelques termes singuliers, à quelques expressions étranges, qui seraient ailleurs autant de taches, qui sont ici comme un reste d’accent, le goût du terroir, le parfum de la solitude. Aussi n’avons-nous point songé à les effacer.
Le Journal de Mlle de Guérin n’est malheureusement pas complet. Trois cahiers ne nous sont point parvenus : ils ont été égarés sans doute avec toutes les lettres adressées par la sœur à son frère. Nous publions les douze autres cahiers tels qu’ils ont été remis en nos mains par M. Auguste Raynaud au nom de Mlle Marie de Guérin, qui nous permettra de lui témoigner ici notre éternelle reconnaissance pour la haute confiance dont elle nous a honoré. Nous en avons seulement réservé, pour nous conformer au juste désir de la famille, un petit nombre de passages d’ailleurs très courts et d’un médiocre intérêt littéraire, où des personnes qui vivent encore étaient désignées trop directement, et qu’il sera facile de rétablir dans les éditions postérieures, dès qu’on le pourra sans blesser les convenances.