Je ne me trompais pas en pensant que je reviendrais plus tranquille. M. Bories ne part pas. Que je suis heureuse, et que j’ai rendu grâces à Dieu de cette grâce ! C’en est une bien grande pour moi de conserver ce bon père, ce bon guide, ce choisi de Dieu pour mon âme, suivant l’expression de saint François de Sales. Je viens d’écrire cette nouvelle à Mimi. Je ne dirais pas ailleurs ce que je dis ici, on le prendrait mal peut-être, on ne me comprendrait pas ; on ne sait pas dans le monde ce que c’est qu’un confesseur : cet homme, ami de l’âme, son confident le plus intime, son médecin, son maître, sa lumière, cet homme qui nous lie et qui nous délie, qui nous donne la paix, qui nous ouvre le ciel, à qui nous parlons à genoux en l’appelant, comme Dieu, notre père, parce qu’en effet la foi le fait véritablement Dieu et père. Malheur à moi si, quand je suis à ses pieds, je voyais autre chose que Jésus-Christ écoutant Madeleine, et lui pardonnant beaucoup parce qu’elle aima beaucoup ! La confession est une expansion du repentir dans l’amour. C’est une bien douce chose, un grand bonheur pour l’âme chrétienne que la confession, un grand bien, toujours plus grand à mesure que nous le goûtons, et que le cœur du prêtre où nous versons nos larmes ressemble au cœur divin qui nous a tant aimés. Voilà ce qui m’attache à M. Bories. Toi, tu me comprendras.

En allant à Cahuzac, j’ai voulu voir une pauvre femme malade qui demeure au delà de la Vère. C’est la femme de la complainte du Rosier que je t’ai contée, je crois. Mon Dieu, quelle misère ! En entrant, j’ai vu un grabat d’où s’est levée une tête de mort ou à peu près. Cependant elle m’a connue. J’ai voulu m’approcher pour lui parler, et j’ai vu de l’eau, une bourbe auprès de ce lit, des ordures délayées par la pluie qui tombe de ce pauvre toit, et par une fontaine qui filtre sous ce pauvre lit. C’était une infection, une misère, des haillons pourris, des poux : vivre là ! pauvre créature ! Elle était sans feu, sans pain, sans eau pour boire, couchée sur du chanvre et des pommes de terre qu’elle tenait là pour les préserver de la gelée. Une femme, qui nous suivait, l’a délogée du fumier, une autre a apporté des fagots ; nous avons fait du feu, nous l’avons assise sur un sélou, et comme j’étais fatiguée, je me suis mise auprès d’elle sur le fagot qui restait. Je lui parlais du bon Dieu ; rien n’est plus aisé que d’être entendu des pauvres, des malheureux, des délaissés du monde, quand on leur parle du ciel. C’est que leur cœur n’a rien qui les empêche d’entendre. Aussi, qu’il est aisé de les consoler, de les résigner à la mort ! L’ineffable paix de leur âme fait envie. Notre malade est heureuse, et rien n’est plus étonnant que de trouver le bonheur chez une telle créature, dans une pareille demeure. C’est pire cent fois qu’une étable à cochon. Je ne vis pas où poser mon châle sans le salir, et, comme il m’embarrassait sur les épaules, je le jetai sur les branches d’un saule qui se trouve devant la porte. Encore y avait-il dessous…


Le 14. — Une visite d’enfant me vint couper mon histoire hier. Je la quittai sans regret. J’aime autant les enfants que les pauvres vieux. Un de ces enfants est fort gentil, vif, éveillé, questionneur ; il voulait tout voir, tout savoir. Il me regardait écrire et a pris le pulvérier pour du poivre dont j’apprêtais le papier. Puis il m’a fait descendre ma guitare qui pend à la muraille pour voir ce que c’était ; il a mis sa petite main sur les cordes et il a été transporté de les entendre chanter. Quès aco qui canto aqui[18] ? Le vent qui soufflait fort à la fenêtre l’étonnait aussi ; ma chambrette était pour lui un lieu enchanté, une chose dont il se souviendra longtemps, comme moi si j’avais vu le palais d’Armide. Mon christ, ma sainte Thérèse, les autres dessins que j’ai dans ma chambre lui plaisaient beaucoup ; il voulait les avoir et les voir tous à la fois, et sa petite tête tournait comme un moulinet. Je le regardais faire avec un plaisir infini, toute ravie à mon tour de ces charmes de l’enfance. Que doit sentir une mère pour ces gracieuses créatures !

[18] Qu’y a-t-il là qui chante ainsi ?

Après avoir donné au petit Antoine tout ce qu’il a voulu, je lui ai demandé une boucle de ses cheveux, lui offrant une des miennes. Il m’a regardée, un peu surpris : « Non, m’a-t-il dit, les miennes sont plus jolies. » Il avait raison ; des cheveux de trente ans sont bien laids auprès de ses boucles blondes. Je n’ai donc rien obtenu qu’un baiser. Ils sont doux les baisers d’enfant : il me semble qu’un lis s’est posé sur ma joue.

Cette visite a commencé ma journée d’hier. Celle d’aujourd’hui n’a rien de plus aimable ; je la laisse en blanc. Tout mon temps s’est passé en occupations, en affairages ; ni lecture, ni écriture ; journée matérielle. A présent, seule, en repos dans ma chambrette, je lirais, j’écrirais beaucoup, je ne sais sur quoi, mais j’écrirais. Je me sens la veine ouverte. Ce serait un beau moment de poésie, et je regrette de n’en avoir aucune en train. En commencer ? Non, c’est trop tard, la nuit est faite pour dormir, à moins qu’on ne soit Philomèle ; et puis, quand je commencerais quelque chose, demain peut-être je le laisserais aux rats. La réflexion me plonge vite au fond de toute chose, et je vois le néant dans tout, si Dieu ne s’y trouve pas.


Le 20. — Une petite lacune. Je saute du 14 au 20. Je trouve si peu de chose à dire de mes jours, qui se ressemblent souvent comme des gouttes d’eau, que je n’en dis rien. Ce n’est pas vraiment la peine d’employer l’encre et le temps à cela, et je ferais mieux peut-être de m’occuper d’autre chose. Mais aussi j’ai besoin d’écrire et d’un confident à toute heure. Je parle quand je veux à ce petit cahier ; je lui dis tout, pensées, peines, plaisirs, émotions, tout enfin, hormis ce qui ne peut se dire qu’à Dieu, et encore j’ai regret de ce que je laisse au fond du cœur. Mais cela, je ferais mal, je crois, de le produire, et la conscience se met entre la plume et mon papier. Alors je me tais. Si ceci t’étonne, mon ami, avec la vie que tu me connais, souviens-toi que Marie l’Égyptienne était fort tourmentée dans la solitude. Il y a des esprits malins répandus dans l’air.

Aujourd’hui, et depuis même assez longtemps, je suis calme, paix de tête et de cœur, état de grâce dont je bénis Dieu. Ma fenêtre est ouverte ; comme il fait calme ! tous les petits bruits du dehors me viennent ; j’aime celui du ruisseau. Adieu, j’entends une horloge à présent, et la pendule qui lui répond. Ce tintement des heures dans le lointain et dans la salle prend dans la nuit quelque chose de mystérieux. Je pense aux trappistes qui se réveillent pour prier, aux malades qui comptent en souffrant toutes les heures, aux affligés qui pleurent, aux morts qui dorment glacés dans leur lit. Oh ! que la nuit fait venir des pensées sérieuses ! Je ne crois pas que le méchant, que l’impie, que l’incrédule soient aussi pervers la nuit que le jour. Un monsieur qui doute de beaucoup de choses m’a dit souvent que, dans la nuit, il croyait toujours à l’enfer. C’est qu’apparemment, dans le jour, les objets extérieurs nous dissipent et distraient l’âme de la vérité. Mais que vais-je dire ? J’avais à parler de si douces choses. J’ai reçu ton ruban ce soir, le réseau, la petite boîte, avec la belle épingle et le joli petit billet. Tout cela, je l’ai touché, essayé, examiné, et mis dans le cœur. Merci, merci ! Tu veux bien que je dorme, je m’arrache d’ici. Pourquoi dormir au lieu d’écrire ?