Le 22. — Hier s’est passé sans que j’aie pu te rien dire, à force d’occupations, de ces trains de ménage, de ces courants d’affaires qui emportent tous mes moments et tout moi-même, hormis le cœur qui monte dessus et s’en va du côté qu’il aime. C’est tantôt ici, tantôt là, à Paris, à Alby où est Mimi, aux montagnes, au ciel quelquefois, ou dans une église, enfin où je veux ; car je suis libre parmi mes entraves et je sens la vérité de ce que dit l’Imitation, qu’on peut passer comme sans soins à travers les soins de la vie. Mais ces soins-là pèsent à l’âme, ils la fatiguent, l’ennuient souvent, et c’est alors qu’elle aspire à la solitude. Oh ! le bienheureux état où l’on peut s’occuper uniquement de la seule chose nécessaire, où, du moins, les soins matériels n’occupent que légèrement et ne prennent pas la grande partie du jour ! Voilà que pour quarante bêcheurs, ou menuisiers, ou je ne sais quoi, il m’a fallu rester tout le long du jour à la cuisine, les mains aux fourneaux et dans les oulos.
Oh ! que j’aurais bien mieux aimé être ici, avec un livre ou une plume ! Je t’aurais écrit, je t’aurais dit combien tes envois me sont agréables, et je ne sais quoi ensuite ; ce serait plus joli que des plats de soupe. Mais pourquoi se plaindre et perdre ainsi le mérite d’une contrariété ? Faisons ma soupe de bonne grâce ; les saints souriaient à tout, et l’on dit que sainte Catherine de Sienne faisait avec grande joie la cuisine. Elle y trouvait de quoi méditer beaucoup. Je le crois, quand ce ne serait que la vue seule du feu et les petites brûlures qu’on se fait et qui font penser au purgatoire.
Le 7 avril. — Bien des jours se sont passés depuis que je n’ai rien mis ici : la semaine sainte, la grande fête de Pâques, toutes ces solennités qui tiennent l’âme loin de la terre. Je ne me suis guère arrêtée ici que pour les repas. Le lundi, j’étais à Cahuzac, et le lendemain encore, retenue par la pluie ; le mercredi, je le passai à Andillac à faire la chapelle du jeudi-saint avec M. le curé et la petite Virginie.
Le 11. — Lacune de plusieurs jours. Je me trouve à présent sur une page déchirée, accident qui ne m’empêchera pas d’écrire. Je sais d’ailleurs que pareille chose arrive souvent au papier du cœur. Veux-tu que je te dise pourquoi je mets si peu de suite à mon Journal ? C’est que je suis à mille choses qui remplissent tous mes moments de devoirs ou d’occupations. Ceci n’est qu’un délassement, un temps de reste que je te donne quand je puis, la nuit, le matin, à toute heure, car à toute heure on peut causer quand c’est avec le cœur que l’on parle. Une mouche, un bruit de porte, une pensée qui vient, que sais-je ? tant de choses qu’on voit, qu’on touche, qu’on sent, feraient écrire des volumes. Je lisais hier au soir Bernardin, au premier volume des Études, qu’il commence par un fraisier, ce fraisier qu’il décrit avec tant de charme, tant d’esprit, tant de cœur, qui ferait, dit-il, écrire des volumes sans fin, dont l’étude suffirait pour remplir la vie du plus savant naturaliste par les rapports de cette plante avec tous les règnes de la nature. Mon ami, je suis ce fraisier en rapport avec la terre, avec l’air, avec le ciel, avec les oiseaux, avec tant de choses visibles et invisibles que je n’aurais jamais fini si je mettais à me décrire, sans compter ce qui vit aux replis du cœur, comme ces insectes qui logent dans l’épaisseur d’une feuille. De tout cela, mon ami, quel volume !
Voilà sous ma plume une petite bête qui chemine, pas plus grosse qu’un point sur un i. Qui sait où elle va ? de quoi elle vit ? et si elle n’a pas quelque chagrin au cœur ? qui sait si elle ne cherche pas quelque Paris où elle a un frère ? elle va bien vite. Je m’arrête sur son chemin : la voilà hors de la page ; comme elle est loin ! je la vois à peine, je ne la vois plus. Bon voyage, petite créature, que Dieu te conduise où tu veux aller ! Nous reverrons-nous ? T’ai-je fait peur ? Je suis si grande à tes yeux sans doute ! mais peut-être par cela même je t’échappe comme une immensité. Ma petite bête me mènerait loin, je m’arrête à cette pensée : qu’ainsi je suis, aux yeux de Dieu, petite et infiniment petite créature qu’il aime.
Tous les soirs je lis quelque Harmonie de Lamartine ; j’en apprends des morceaux par cœur, et cette étude me charme et fait jaillir je ne sais quoi de mon âme, qui me transporte loin du livre qui tombe, loin de ceux qui parlent auprès de moi ; je me trouve où sont ces esprits qui balancent les astres sur nos têtes, et qui vivent de feu comme nous vivons d’air…
J’aurai toujours regret de n’avoir pas fait mes Enfantines ; mais pour cela il m’aurait fallu être tranquille dans ma chambre comme une abeille dans sa ruche. Quelquefois il m’est arrivé de désirer d’être en prison pour me livrer à l’étude et à la poésie. Oh ! quelle jouissance d’être sans distractions avec Dieu et avec soi-même, avec ce qu’il y a en nous qui pense, qui sent, qui aime, qui souffre !