Le 15 mai. — Nous avons M. Bories aujourd’hui, notre curé, les Facieu et quelques autres personnes. Je les laisse au jeu et viens à l’écart te parler un instant de ma journée. C’est de celles que je remarque, qui me charment par un beau ciel et par de doux événements. D’abord, en me levant, j’ai reçu une lettre de notre ami de Bretagne que je croyais mort. Quel plaisir m’ont fait cette écriture, ces expressions de pur attachement, ces expansions d’une âme triste et pieuse ! Pauvre ami, dans quel abattement je le vois ! Je voudrais le consoler, lui faire du bien. Il me parle de poésie comme d’un baume ; il faut que je lui en envoie. Je suis bien occupée, mais le soin des malades passe avant tout. Le bon Dieu bénit cette bonne œuvre. Voyons donc ce qui reste de poésie dans mon âme. Je crains qu’elle ne soit éteinte depuis le temps que je la laisse mourir. Rien que ce pauvre affligé n’était capable de la rallumer. Je sens déjà quelque chose en moi qui renaît, qui va jaillir de mon âme. J’ai pris cette lettre des mains de Pouffé qui m’a paru un de ces nains chargés pour les châteaux de mystérieux messages. Grand merci au bossu, et me voilà dans la côte de Sept-Fonts, lisant ma belle lettre. Puis j’ai fait réflexion sur ces paroles venues des bords de l’Océan dans les bois du Cayla, sur cette âme inconnue parlant à la mienne comme une sœur à une sœur ; sur ce qui a amené notre correspondance, sur la Bretagne, sur La Chênaie et son grand solitaire, sur toi, sur la pauvre Marie, sur son tombeau. Là, je me suis arrêtée dans une pieuse pensée : qu’il fallait prier pour elle ; et j’ai prié. Puis, en m’en allant, j’ai pris quelques fleurs pour notre autel à la Vierge et écouté le rossignol, toute pénétrée de ces tristesses et de cette riante nature, contraste, hélas ! des choses humaines.
[Sans date.] — En m’occupant de calcul tout à l’heure, j’ai voulu savoir le nombre de mes minutes. C’est effrayant, 168 millions et quelques mille[19] ! Déjà tant de temps dans ma vie ! J’en comprends mieux toute la rapidité, maintenant que je la mesure par parcelles. Le Tarn n’accumule pas plus vite les grains de sable sur ses bords. Mon Dieu, qu’avons-nous fait de ces instants que vous devez aussi compter un jour ? S’en trouvera-t-il qui comptent pour la vie éternelle ? s’en trouvera-t-il beaucoup, s’en trouvera-t-il un seul ? Si observaveris, Domine, Domine, quis sustinebit ?
[19] Elle se trompe, et met un zéro de trop. Mais à quoi bon le remarquer ?
Cet examen du temps fait trembler l’âme qui s’y livre, pour si peu qu’elle ait vécu, car Dieu nous jugera autrement que les lis. Je n’ai jamais compris la sécurité de ceux qui ne se donnent d’autre appui qu’une bonne conduite humaine pour se présenter devant Dieu, comme si tous nos devoirs étaient renfermés dans le cercle étroit de ce monde. Être bon père, bon fils, bon citoyen, bon frère, ne suffit pas pour entrer au ciel. Dieu demande d’autres mérites que ces douces vertus du cœur à celui qu’il veut couronner d’une éternité de gloire.
IV
Le 1er mai 1837. — C’est ici, mon ami, que je veux reprendre cette correspondance intime qui nous plaît et qui nous est nécessaire, à toi dans le monde, à moi dans ma solitude. J’ai regret de ne l’avoir pas continuée, à présent que j’ai lu ta lettre où tu me dis pourquoi tu ne m’avais pas répondu. Je craignais de t’ennuyer par les détails de ma vie, et je vois que c’est le contraire. Plus de souci donc là-dessus, plus de doute sur ton amitié ni sur rien de ton cœur si fraternel. J’avais tort : tant mieux, je craignais que ce ne fût toi. En toute joie et liberté reprenons notre causerie, cette causerie secrète, intime, dérobée, qui s’arrête au moindre bruit, au moindre regard. Le cœur n’aime pas d’être entendu dans ses confidences. Tu as raison quand tu dis que je ruse un peu pour écrire mes cahiers ; j’en ai bien lu quelque chose à papa, mais non pas tout. Le bon père aurait peut-être quelque souci de ce que je dis, de ce qui me vient parfois dans l’âme ; un air triste lui semblerait un chagrin. Cachons-lui ces petits nuages ; il n’est pas bon qu’il les voie et qu’il connaisse autre chose de moi que le côté calme et serein. Une fille doit être si douce à son père ! Nous leur devons être à peu près ce que les anges sont à Dieu. Entre frères, c’est différent, il y a moins d’égards et plus d’abandon. A toi donc le cours de ma vie et de mon cœur, tel qu’il vient.
Le 2. — Deux lettres de Louise, jolies, tendres, mais tristes. La pauvre amie est entourée de morts et pleure une voisine, la mère de Mélanie, cette jeune fille dont je t’ai parlé, je crois. C’est cette pauvre montagnarde qu’on a prise des champs pour l’habiller en demoiselle, la faire élever à Toulouse où elle voit les dames de Villèle. Son éducation a bien pris et la demoiselle croît à ravir sur la paysanne. Il y aura deux vies dans sa vie. Je la trouve intéressante, surtout à présent que la pauvre orpheline pleure sa mère et se désole dans ses grands salons de n’avoir pas pu se trouver au chevet du lit de sa pauvre mère. Louise me dit qu’elle ne reviendra pas à Rayssac, où il n’y a plus rien pour elle, et qu’elle entrera au couvent. C’est le lieu des âmes tristes, ou qui sont étrangères au monde, ou qui sont craintives et s’abritent là comme dans un colombier.