Le 3. — Le rossignol chante, le ciel est beau, choses toutes nouvelles dans ce printemps tardif. C’est de quoi dire un mot, mais je te quitte pour des occupations utiles. Ceci n’est que passe-temps : joujou du cœur qu’une plume, pour une femme ! Vous autres hommes, c’est différent.
Le 4. — Rien que la date ; je n’ai pu écrire ayant passé la journée à Cahuzac, pauvre endroit qui d’ailleurs laisse peu à dire.
Le 5. — Pluie, vent froid, ciel d’hiver, le rossignol, qui de temps en temps chante sous des feuilles mortes, c’est triste au mois de mai. Aussi suis-je triste en moi, malgré moi. Je ne voudrais pas que mon âme prît tant de part à l’état de l’air et des saisons, que, comme une fleur, elle s’épanouisse ou se ferme au froid ou au soleil. Je ne le comprends pas, mais il en est ainsi tant qu’elle est enfermée dans ce pauvre vase du corps.
Pour me distraire, j’ai feuilleté Lamartine, le cher poëte. J’aime l’hymne au rossignol et bien d’autres de ses Harmonies, mais que c’est loin de l’effet que me faisaient ses Méditations ! C’étaient des ravissements, des extases ; j’avais seize ans : que c’était beau ! Le temps change bien des choses. Le grand poëte ne me fait plus vibrer le cœur, il ne m’a pas même pu distraire aujourd’hui.
Essayons autre chose, car il ne faut pas garder l’ennui qui ronge l’âme. Je le compare à ces petits vers qui se logent dans le bois des chaises et des meubles dont j’entends le crac-crac dans ma chambre quand ils travaillent et mettent leur loge en poussière. Que faire donc ? il ne m’est pas bon d’écrire, de répandre je ne sais quoi de troublé. Que la vase retombe au fond et puis que l’eau coule, pas plus tôt. Laissons livres et plumes, je sais quelque chose de mieux. Cent fois je l’ai essayé ; c’est la prière, la prière qui me calme. Quand, devant Dieu, je dis à mon âme : « Pourquoi êtes vous triste et pourquoi me troublez-vous ? » je ne sais quoi lui répond et fait qu’elle s’apaise à peu près comme quand un enfant pleure et qu’il voit sa mère. C’est que la compassion et tendresse divine est toute maternelle pour nous.
Le 6. — On avait défendu à saint Jean de Damas d’écrire à personne et, pour avoir fait des vers pour un ami, il fut chassé de son couvent. Cela m’a paru bien sévère ; mais que de sagesse on y voit, quand, après ses supplications et beaucoup d’humilité, le saint rentre en grâce, qu’on lui ordonne d’écrire et d’employer ses talents à combattre les ennemis de Jésus-Christ ! Il fut trouvé assez fort pour entrer en lice alors qu’il s’était dépouillé d’orgueil. Il écrivit contre les iconoclastes. Oh ! si tant d’écrivains illustres avaient commencé par une leçon d’humilité, ils n’auraient pas fait tant d’erreurs ni tant de livres. L’orgueil en fait bien éclore ; aussi voyons les fruits qu’ils produisent, dans combien d’égarements nous mènent les égarés !