Mais c’est trop étendu pour moi, ce chapitre de la science du mal : j’aime mieux dire que j’ai cousu un drap de lit et que je cousais bien des choses dans ma couture. Un drap prête bien à la réflexion : il va recouvrir tant de monde, tant de sommeils si différents ! peut-être celui de la tombe. Qui sait s’il ne sera pas mon suaire, si ces points que je fais ne seront pas décousus par les vers ! Pendant ce temps, papa me contait qu’il avait envoyé à mon insu une pièce de vers à Rayssac, et j’ai vu la lettre où M. de Bayne en parlait et lui disait que c’était bien. Un peu de vanité m’en venait, elle est tombée dans ma couture. A présent je me dis que la pensée de la mort est bonne pour nous préserver du péché. Elle modère la joie, tempère la tristesse, fait regarder comme passé tout ce qui passe. J’ai d’excellentes méditations là-dessus dans un livre que je viens de me procurer, la Retraite, du Père Judde. Que j’aime ce livre et que j’ai d’obligation à celui qui me l’a fait connaître !


Le 7. — Je ne sais quoi vint me détourner hier, lorsque je voulais te parler de ma petite bibliothèque, des livres que j’ai, de ceux que je voudrais avoir. Il me manque sainte Thérèse, ses lettres si spirituellement pieuses. Je les ai vues chez une servante, la pauvre fille ! Mais qui sait ? peut-être elle les comprend mieux que moi. Les choses saintes sont à la portée du cœur et de toute intelligence pieuse. J’ai remarqué cela bien souvent, et que telle personne qui paraît simple aux yeux du monde, une ignorante, une Rose Dreuille, est infiniment versée dans les choses intellectuelles, dans les choses de Dieu. Je connais bien des gens d’esprit qui sont bêtes : comme deux messieurs qui ne voulaient pas que Dieu fût bon parce qu’il nous donne des lois gênantes, parce qu’il y a un enfer. Ils trouvent absurdes les lois du jeûne, la croyance au péché originel, et bien bête la vénération des images. Pauvres gens ! qu’il s’en trouve de ceux qui font les entendus sur ces choses sacrées, saints hiéroglyphes qu’ils lisent sans les comprendre et qu’ils appellent folies !

Nos paysans s’en mêlent ; l’un d’eux a cité le concile de Trente à notre curé dans un cas où ce savoir lui seyait mal. Se mêler d’interpréter les conciles et ne pas dire le Pater, quelle pitié ! Voilà ce que font les lumières dans nos campagnes, les lumières de l’alphabet ; car c’est parce qu’il sait lire que le peuple se croit savant. Monté sur l’orgueil, il touche aux plus hautes choses, et regarde à sa portée ce qu’il devrait contempler à genoux. Il veut voir, comprendre, saisir, et marche droit à l’incrédulité. Il faut qu’on lui prouve la foi maintenant, lui qui croyait tout. Ils ont bien perdu, nos paysans, dans leur contact avec les livres, et qu’y ont-ils appris qu’une ignorance de plus, à méconnaître leurs devoirs ? Cela fait pitié pour ces pauvres gens. Il vaudrait bien mieux qu’ils ne sussent pas lire, à moins qu’on ne leur apprît en même temps quelles lectures leur sont bonnes. A la montagne, à Rayssac, ils lisent tous, mais c’est le catéchisme, les livres de messe et de piété. Voilà le but des écoles et ce qu’on y devrait enseigner : la religion ; faire de bons chrétiens. A Andillac et ailleurs, on apprend à signer et à dire : qué souy sapian !

Mais cette digression m’a mené loin de mes livres dont je parlais. Ma collection s’accroît ; tantôt une fois et tantôt l’autre, je me procure quelque chose. J’ai rapporté d’Alby le nouveau Mois de Marie de l’abbé Le Guillou, livre suave et doux, tout plein de fleurs de dévotion. J’en lis tous les matins quelque chose. Nous faisons le mois de Marie dans notre chambre devant une belle image de la Vierge, que Françoise a donnée à Mimi. Au-dessus il y a un christ encadré qui nous vient de notre grand’mère, plus haut sainte Thérèse, et puis plus haut le petit tableau de l’Annonciation que tu connais, de sorte que l’œil suit toute une ligne céleste dès qu’il regarde et s’élève : c’est une échelle qui porte au ciel.


Le 5. — Que te dirai-je à présent ? qu’il pleut, que le ciel ne veut pas absolument nous sourire. Mai s’en ira, je le crains, sans soleil, sans fleurs, sans verdure. Nos bois sont comme en hiver, secs et nus. Le rossignol y chante quelquefois d’un air triste, et je le plains de n’avoir pas un abri. C’est un temps de calamité, tout souffre. L’air est malsain, on n’entend parler que de morts et de mourants. La grippe fait bien des ravages. C’est un autre choléra qui décime presque la population à certains endroits. A Toulouse, il est mort jusqu’à soixante personnes par jour. Ici, rien n’arrive ni à nous ni à nos domestiques : heureux que nous sommes, loin des villes et de leur contagion ! Si bien des choses nous manquent, celles dont nous jouissons sont bien douces, et j’en bénis Dieu tous les jours ; tous les jours, je me trouve heureuse d’avoir des bois, des eaux, des prés, des moutons, des poules qui pondent, de vivre enfin dans mon joli et tranquille Cayla avec une famille qui m’aime. Qu’y a-t-il de plus doux au monde ?

Il ne nous manque que toi, cher membre que le corps réclame. Quand t’aurons-nous ? Rien ne paraît s’arranger pour cela. Ainsi, nous passerons la vie sans nous voir. C’est triste, mais résignons-nous à tout ce que Dieu veut ou permet. J’aime beaucoup la Providence qui mène si bien toutes choses et nous dispense de nous inquiéter des événements de ce monde. Un jour nous saurons tout ; un jour je saurai pourquoi nous sommes séparés, nous deux qui voudrions être ensemble. Rapprochons-nous, mon ami, rapprochons-nous de cœur et de pensée en nous écrivant l’un à l’autre. Cette communication est bien douce, ces épanchements soulagent, purifient même l’âme comme une eau courante emporte son limon.

Pour moi, je me trouve mieux après que je me suis laissée couler ici. Je dis ici, parce que j’y laisse l’intime, sans trop regarder ce que c’est, même sans le savoir quelquefois. Ce qui se passe en moi m’est inconnu à certains moments ; ignorance sans doute de l’être humain. J’ai si peu vu, si peu connu en bien comme en mal ! Cependant, je ne suis pas un enfant. J’aime bien d’écrire à Louise, mais ce n’est pas comme à toi ; d’ailleurs, mes lettres sont vues et le cœur n’est pas un livre qu’on veuille ouvrir au public. Merci donc d’aimer ma correspondance, de me donner le plaisir innocent et tout fraternel de te dire bien souvent que je t’aime de cette affection vive, tendre et pure, qui vient de la charité. C’est ainsi qu’on s’aime bien ; c’est ainsi que Jésus-Christ nous a aimés et veut que nous aimions nos frères.