Le 9. — Une journée passée à étendre une lessive laisse peu à dire. C’est cependant assez joli que d’étendre du linge blanc sur l’herbe ou de le voir flotter sur des cordes. On est, si l’on veut, la Nausicaa d’Homère ou une de ces princesses de la Bible qui lavaient les tuniques de leurs frères. Nous avons un lavoir, que tu n’as pas vu, à la Moulinasse, assez grand et plein d’eau, qui embellit cet enfoncement et attire les oiseaux qui aiment le frais pour chanter.
Notre Cayla est bien changé et change tous les jours. Tu ne verras plus le blanc pigeonnier de la côte, ni la petite porte de la terrasse, ni le corridor et le fenestroun où nous mesurions notre taille quand nous étions petits. Tout cela est disparu et fait place à de grandes croisées, à de grands salons. C’est plus joli, ces choses nouvelles, mais pourquoi est-ce que je regrette les vieilles et replace de cœur les portes ôtées, les pierres tombées ? Mes pieds même ne se font pas à ces marches neuves, ils vont suivant leur coutume et font des faux pas où ils n’ont pas passé tout petits. Quel sera le premier cercueil qui sortira par ces portes neuves ? Soit nouvelles ou anciennes, toutes ont leurs dimensions pour cela, comme tout nid a son ouverture. Voilà qui désenchante cette demeure d’un jour et fait lever les yeux vers cette habitation qui n’est pas bâtie de main d’homme.
Une lettre de Marie nous est venue. Je signale toujours une lettre comme l’arrivée d’un ami. Celles de Marie sont gracieuses, toutes pleines de nouvelles, de petites choses du monde. Aujourd’hui elle nous annonce l’arrivée de M. Vialar, l’Africain, et celle d’un prince arabe : choses curieuses pour le pays et pour ceux qui savent voir les choses dans les hommes. Que ne fait pas voir un Africain à Gaillac et un Gaillacois en Afrique ! La Providence qui mène tout n’aura pas fait pour rien rencontrer ces deux hommes et tiré l’Arabe de son désert pour lui faire voir notre France, notre civilisation, nos arts, nos mœurs, nos belles cathédrales.
Le 10. — Une lettre écrite à Louise, mes prières, des occupations de ménage, voilà ma journée. Comme je descendais un chaudron du feu, papa m’a dit qu’il n’aimait pas de me voir faire de ces choses ; mais j’ai pensé à saint Bonaventure qui lavait la vaisselle de son couvent quand on alla lui porter, je crois, le chapeau de cardinal. — En ce monde, il n’y a rien de bas que le péché qui nous dégrade aux yeux de Dieu. Ainsi, mon chaudron m’a fait faire une réflexion salutaire qui me servira à faire sans dégoût certaines choses dégoûtantes, comme de me noircir les mains à la cuisine. Bonsoir ; demain matin je vais me confesser. Le vent du nord a soufflé tout le jour, nos journaliers grelottaient dans les champs. Faut-il voir l’hiver au mois de mai !
Depuis hier je n’ai pas eu le temps de m’arrêter pour écrire. C’est une privation pour moi de ne pas toucher ma plume, comme pour un musicien de ne pas toucher son instrument. C’est ma lyre à moi, que ma plume ; je l’aime comme une amie, rien ne peut m’en détacher. Il y a entre elle et moi comme un aimant.
Aux flots revient le navire,
La colombe à ses amours ;
A toi je reviens, ma lyre,
A toi je reviens toujours.