Tu ne la prends plus là, je le crains bien, ton aumône ; où la prends-tu ? Qui sait ? Le monde où tu vis maintenant est-il assez riche pour tes nécessités ? — Maurice, si je pouvais te faire passer quelqu’une de mes pensées là-dessus, t’insinuer ce que je crois et ce que j’apprends dans les livres de piété, ces beaux reflets de l’Évangile ! Si je pouvais te voir chrétien… je donnerais vie et tout pour cela.

M. Fieuzet est avec nous depuis trois jours et fait un peu diversion à nos causeries assez uniformes : toujours champs ou moutons, à moins qu’il n’arrive des lettres ; il n’en vient pas tous les jours. Ce bon curé nous amuse, nous raconte mille petites choses de paroisses, de presbytère, d’église, qui, mêlées de traits d’esprit, sont piquantes. Nous avons bien ri d’un curé du voisinage qui a fait sonner la cloche pour une noce qui traversait sa paroisse. Nous avons ri de cette noce montée sur une charrette à bœufs, de l’arc de triomphe sur cette charrette, et de la devise sur cet arc…


Le 1er mars. — Je regardais tout à l’heure deux petits mendiants qui passaient avec extase sous le grand peuplier. Ils ne pouvaient assez lever la tête et les yeux ; et je pensais qu’ainsi tout ce qui est haut attire notre intelligence, et qu’ainsi je ferais sous les pyramides d’Égypte… quand un tout petit oiseau, allant se poser sur la cime du peuplier, m’a fait sentir l’impuissance de notre pauvre nature et tomber l’orgueil de mes pensées.

Voici, voici des provisions de carême, Massillon qu’Élisa vient de m’envoyer. Je lirai un sermon tous les jours. Voilà pour l’âme, l’esprit vivra comme il pourra, je ne sais de quoi le nourrir ; point de livres de mon goût. Encore cependant faut-il quelque chose ; je ne puis me passer de lire, de fournir quelque chose à ce qui pense et vit. Je vais me jeter sur le sérieux, sur l’Indifférence en matière de religion. C’est ce que j’ai de mieux sous la main ; puis je suis bien aise de revoir ce que j’ai vu étant jeune, ce qui m’étonna, me pénétra, m’éclaira comme un nouveau ciel. Quand M. l’abbé Gagne me conseilla ces lectures, je ne connaissais guère que l’Imitation et autres livres de piété. Juge de l’effet de ces fortes lectures, et comme elles ouvrirent profondément mon intelligence. De ce moment, j’eus une autre idée des choses ; il se fit en moi comme une révélation du monde, de Dieu, de tout. Ce fut un bonheur, une surprise comme celle du poussin sortant de sa coque. Et surtout ce qui me charma, c’est que ma foi, se nourrissant de toutes ces belles choses, devint grande et forte.


Le 14. — Une lacune, un silence de douze jours. Un voyage à Gaillac où je n’ai pas pris mon cahier. Je comptais revenir le soir même ; mais Louise que j’allais voir fut à Saint-Géry et j’attendis la chère amie, ce qui m’a tenue dehors plus que je ne voulais. Je n’aime pas de sortir d’ici ; rien ne me plaît comme mon désert ; aujourd’hui qu’il est resplendissant de soleil et de douce lumière, je ne le changerais pas avec la plus magnifique cité. Je n’aime pas un toit pour horizon, ni de marcher dans les chemins des rues quand les nôtres se bordent de fleurs. A présent c’est un charme d’être en plein air, d’errer comme les perdrix. Papa a pu aller avec nous jusqu’au bout de la vigne longue. Nous nous sommes assis un peu dans le bois, près de l’endroit où roula Caroline. Nous avons parlé d’elle et de sa chute ; j’ai revu le groupe que nous formions au milieu des chênes, groupe, hélas, si fort dispersé ! et, réflexions faites, j’ai couru chercher des violettes sur un tertre donnant au soleil. Ce sont les premières que nous ayons vues. J’en mets une ici, que je t’offre comme les prémices du printemps du Cayla.

Je ne te dis pas ce que j’ai fait et vu à Gaillac ; ce n’est pas la peine, à moins de parler de Louise. Encore l’ai-je très peu vue et si occupée, si entourée, que nous n’avons pu faire de l’intime. Nous sommes en peine, tu n’écris pas, ni Caro, ni personne. C’est jour de courrier, rien n’arrive. Cependant je t’ai écrit par M. Louis de Rivières et t’ai envoyé un cahier. Cela ne vaudra-t-il pas un mot ?


15. — Une lettre, mais pas de toi ! C’est d’Euphrasie qui me donne des nouvelles de Lili, tristes nouvelles qui me font craindre de perdre cette pauvre amie. Je vais à Cahuzac en faire part à ma tante.