Le 26. — Une minute d’échappée, une minute avec toi pendant qu’on m’attend à la cuisine. J’aimerais mieux ma chambrette, mais on fond des canards, on prépare une croustade, un petit dîner de carnaval qui me veut pour auxiliaire. Nous attendons le pasteur ; si je pouvais attendre quelqu’un de plus ! Tous ceux qui viennent me font penser à toi qui ne viens pas. Rapprochons-nous de cœur, écrivons-nous, toi de ta cellule dans le monde, moi de ma chambrette dans la solitude. Il nous viendra du dehors des choses bien différentes à tous deux ; il n’en sera pas de même au dedans, j’espère. Paris et le Cayla se ressemblent moins que nos âmes, que nos idées, que nos deux êtres. Il est ennuyeux de nous quitter pour aller faire une croustade.
Le 27. — Il pleut ; je regardais pleuvoir, et puis je me suis dit de laisser tomber ainsi goutte à goutte mes pensées sur ce papier. Cela éclaircira mon ciel qui, aussi bien que l’autre, est chargé, non pas de gros nuages, mais de je ne sais quoi qui voile le bleu, le serein. Je voudrais sourire à tout, et je me sens portée aux larmes ; cependant je ne suis pas malheureuse. D’où cela vient-il donc ? De ce que apparemment notre âme s’ennuie sur la terre, pauvre exilée !… Voilà Mimin en prière ; je vais faire comme elle et dire à Dieu que je m’ennuie. Oh ! moi, que deviendrais-je sans la prière, sans la foi, la pensée du ciel, sans cette piété de la femme qui se tourne en amour, en amour divin ? J’étais perdue et sans bonheur sur la terre. Tu peux m’en croire, je n’en ai trouvé encore en rien, en aucune chose humaine, pas même en toi.
Le 28, jour des Cendres. — Me voici avec des cendres sur le front et de sérieuses pensées. Ce memento pulvis es est terrible ; tout aujourd’hui je l’entends ; je ne puis me distraire de la pensée de la mort, surtout dans cette chambre où je ne te vois plus, où je t’ai vu mourant, où ta présence et ton absence me font de tristes images.
Une seule chose est riante, c’est la petite médaille de la Vierge suspendue au chevet de ton lit. Elle est brillante encore et au même endroit où je la mis pour te servir de sauvegarde. Si tu savais, mon ami, comme j’ai plaisir à la voir, les souvenirs, les espérances, les choses intimes qui se rattachent en moi à cette sainte image ! Je la garderai comme une relique ; et si jamais tu reviens dormir dans ce petit lit, tu dormiras encore auprès de la médaille de la Vierge. Passe-moi cette confiance, cet amour, non pas à un morceau de métal, mais à l’image de la Mère de Dieu. Je voudrais bien savoir si, dans ta nouvelle cellule, on voit la Sainte Thérèse qui pendait dans l’autre près du bénitier
où toi, nécessiteux,
Défaillant, tu prenais l’aumône dans ce creux[20].
[20] Vers de la Sainte Thérèse de son frère.