Suite du 19 février [1838]. — Voici un nouveau cahier. Qu’y mettrai-je, que dirai-je, que penserai-je, que verrai-je avant d’être au bout ? Y aura-t-il bonheur ou malheur ? y aura-t-il…? Mais qu’importe ! Je prendrai ce qui me viendra, comme fait là-bas le ruisseau. Ces recherches sur l’avenir ne servent qu’à se tourmenter, parce que ordinairement on y voit plus de peines que de plaisirs. Malades, morts, affligés, que sais-je les fantômes qu’on rencontre dans cette obscurité ?
Hier je pensais qu’il pourrait se faire que papa eût une attaque, parce qu’il se plaint d’un engourdissement au côté droit ; son père mourut de cela presque au même âge. Pauvre père ! que serais-je sans lui sur la terre ? Je ne me suis jamais crue au monde que pour son bonheur, Dieu le sait, et que je lui ai consacré ma vie. Jamais l’idée de le quitter ne m’est venue que pour aller au couvent. Encore cette pensée me quitte-t-elle, tant je sens impossible de m’arracher d’ici, d’en sortir, même pour aller avec toi. Paris ne m’attire guère, je t’assure ; je ne ferais pas deux pas de son côté si tu venais ici en famille, être avec nous, vivre avec nous. Bonheur impossible. Tristesse à présent et amertume : voilà pour avoir touché à l’avenir ! Il valait mieux reprendre le fil de l’autre cahier, continuer mon conte comme Schéhérazade.
Je demandais donc si tu te souvenais de cet homme que nous rencontrâmes sur le chemin de Gaillac, qui, entrant dans sa maison comme un tonnerre, me fit une espèce d’effroi, et comme nous dîmes bien des choses sur le bonheur et le malheur conjugal. Puis, tombant sur ton mariage, il nous vint de douces pensées. Je te dis que le bon Dieu avait fait pour toi Caroline, comme Ève pour Adam, et tu me demandas de faire une prière pour que le bon Dieu te donne encore un ange de petite fille. Dès que tu seras marié, je ne manquerai pas de le faire. La nuit m’ôte d’ici.
Le 24. — Jour qui commence par la pluie et le croassement des corbeaux. Voyons ce qui suivra d’ici à ce soir. Je n’ai pas écrit depuis quelques jours à cause de quelques visites qui sont venues, de je ne sais quoi qui m’a empêché d’écrire. Ce n’est pas le cœur qui se tait.
Que j’ai bien fait d’attendre à ce soir ! Aurais-je rien mis de plus joli que ce que je vois, que ce que je tiens, que ce que je sens, que le plaisir que m’a fait ta lettre, la seconde que tu écris depuis ton retour à Paris ? Oh ! comme elle est pleine de bonheur, et que je suis contente de te savoir enfin comme je te voulais ! Tu ne sors pas, tu n’exposes pas ta santé, tu ne vois pas le monde ; du milieu de Babylone, tu pourrais dater tes lettres de la solitude. Sagesse inespérée qui m’enchante, me fait bénir Dieu, me fait espérer, me console, me remplit le cœur de je ne sais quoi qui me réjouit à ton sujet. Hélas ! tant de fois je suis en tristesse, je m’alarme. O frères, frères, nous vous aimons tant ! Si vous le saviez, si vous compreniez ce que nous coûte votre bonheur, de quels sacrifices on le payerait ! O mon Dieu ! qu’ils le comprennent, et n’exposent pas si facilement leur chère santé et leur chère âme !
Encore lettres et paquets, cahier de la Propagation de la Foi, mandement de notre archevêque. Ce pêle-mêle sort d’un tablier et couvre toute la table ronde.
A dix heures du soir. — Ce jour était destiné aux jolies choses, aux arrivées. La boîte, la boîte attendue est là. Manchettes, jabot, peigne, brosse, épingles, poudre embaumée, circulent de main en main. C’est la petite Mariette de Mme de Thézac qui nous apporte cela de Gaillac. Bonsoir, je vais bien penser à toi et à Caro, je vais bien dormir.
Le 25. — Il y a un mois, aujourd’hui, à cette heure, de ton départ. Voilà qui change un peu la couleur de rose d’hier au soir, mais adieu. Il me faut penser à tout autre chose qu’à des choses humaines. C’est dimanche, je pars pour l’église. Nous dînons tous chez le pasteur ; il aura ton souvenir, et toi, le mien devant Dieu. C’est là qu’ils sont bons.