Le 4. — Flageolet, hautbois, grosse caisse, rossignols, tourterelles, loriots, merles, pinsons, belle et grotesque symphonie du moment. C’est, en l’honneur de la fête votive, la bruyante musique d’Andillac qui retentit jusqu’ici et se mêle à celle des oiseaux. Au moins ne manquons-nous pas de concerts dans nos champs ; tu aimes ceux de Paris sans pouvoir y aller toujours, et moi, sans y aller, je m’y trouve. C’est de tous côtés, de tous les arbres, des voix d’oiseaux, et mon charmant musicien, le rossignol de l’autre soir, chantant encore près du noyer du jardin. Ce sont pour moi des charmes, des plaisirs que je ne puis dire. Aussi quelqu’un me disait : « Vous êtes heureusement née pour habiter la campagne. » C’est vrai, je le sens, et que mon être s’harmonise avec les fleurs, les oiseaux, les bois, l’air, le ciel, tout ce qui vit dehors, grandes ou gracieuses œuvres de Dieu.


Le 5. — Mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre Louise ! On vient de me dire que son père était mourant ou mort. Érembert, qui était à Gaillac au reçu de cette nouvelle, a vu Charles partir en poste. Le bon ami que nous perdons ! le digne homme ! Je vais écrire à Louise.

Un nouveau livre envoyé par Louise, les Méditations du Père Judde pour des religieuses, ouvrage estimé. Je le désirais depuis longtemps.


Le 7. — La mort de M. de Bayne, certaine aujourd’hui. Une belle âme de plus au ciel. Il avait une foi débordante ; il trempait tout de Dieu. Homme rare aussi pour les qualités du cœur ; il savait être ami aux dépens de ses intérêts. Sa fortune s’est ressentie de son dévouement à plus d’une infortune.


Le 8. — Rousou ! la servante de la pauvre Lili. Que cette visite me fait plaisir ! Il y a des plaisirs tristes, comme celui de parler des morts, de voir ceux qu’ils ont aimés. Elle m’a apporté une lettre d’Euphrasie et une de Louise qui me dit : « Mon père va très-bien. » C’était presque la veille de sa mort. La mort vient vite.


« Je regarde votre enthousiasme[25] de la laideur comme un excès, dans quelque bonne disposition qu’il semble vous être venu. L’amour de la beauté nous est trop naturel pour passer tout à coup à aimer la laideur, à moins d’un miracle de conversion comme cela s’est vu dans des saints. Transformation sublime, dévoilement de la beauté divine qui ravit l’âme, lui fait oublier toute beauté créée, même haïr celle du corps comme occasion de péché. Quel épurement ! quel détachement ! Qui de nous, femmes, en est là ? Moi qui ne suis pas jolie, je ne puis pas vouloir être laide. Voyez où j’en suis avec mes « sublimes contemplations », elles n’ont pu me mettre au-dessus de la vanité. Oh ! ne parlons pas de contempler ; c’est l’état du ciel, des bienheureux. Nous, pauvres pécheurs, c’est beaucoup de savoir nous abaisser devant Dieu pour gémir de nos misères et lui confesser nos fautes. Il est beau de s’élever, mais regarder dans son cœur est bien utile. On voit ce qui se passe chez soi, connaissance indispensable à nos affaires spirituelles… Il y a dans la piété un côté idéal qui remplit la tête de ciel, d’anges, d’idées séraphiques sans rien laisser au cœur, sans le tourner à l’amour et à la pratique de la loi de Dieu. Sans cela, quand nous parlerions le langage des anges, nous ne serons que des airains sonnants et des cymbales retentissantes. Ce passage d’une Épître m’a toujours frappée, me fait craindre de parler de la piété sans en avoir assez dans l’âme. Mais vous m’assurez toujours que mes lettres vous font du bien, ce qui m’encourage, me fait penser que Dieu veut que je vous écrive, me rend heureuse de croire au bonheur que je vous fais.