[25] Extrait d’une lettre à Mme A. de M…

« Le trône même a eu ses saints. On n’a qu’à penser à saint Louis pour croire au salut le plus difficile. Je lis surtout avec charme l’histoire de sa sœur, la bienheureuse Isabelle, si humble dans les grandeurs, si retirée des plaisirs, si innocente et si pénitente, donnant aux pauvres ce qu’elle recevait pour son luxe, les délices du roi son frère et de la cour par sa douceur et ses gracieuses qualités qui la firent pleurer de tous quand elle alla se recueillir dans sa maison de Sainte-Claire, à Longchamp, pour mourir. Hauts et touchants exemples de ce que peut la grâce dans les cœurs de bonne volonté, des triomphes de la foi sur le monde ! En fait de salut, vouloir c’est pouvoir, suivant la devise de Jacotot. Qu’était-ce que ce Jacotot ? Un homme sans doute comprenant la puissance de la volonté, ce levier qui peut soulever l’homme jusqu’au ciel.

« Vous avez raison de dire que je suis heureusement née pour habiter la campagne. C’est mon endroit ; ailleurs, je serais moins heureuse peut-être. Je reconnais en ceci un soin de la Providence, qui fait tout avec amour pour ses créatures, qui ne fait pas naître la violette dans les rues. Vous me voyez bien appuyée sur ma fenêtre, contemplant tout ce vallon de verdure où chante le rossignol ; puis je vais soigner mes poulets, coudre, filer, broder dans la grande salle avec Marie. Ainsi, d’une chose à l’autre, le jour passe, et nous arrivons au soir sans ennui. »


Mon cher Maurice, à toi maintenant ; hé ! non, pas encore ! quelqu’un entre. Que de fils rompus ! La moitié de celui de là-haut est déjà bien loin ; je ne renouerais pas, si ce n’était un brin de poésie que j’envoie et que je veux te laisser. Mais avant, la leçon à Lucie, ma filleule.

Depuis cette leçon, un chagrin. Mon cher petit chien, mon joli Bijou est malade, si malade que je crains qu’il n’en meure. Pauvre bête ! comme il est oppressé, comme il gémit, me lèche les mains et me dit : « Soulagez-moi ! » Je ne sais que lui faire, il ne prend rien que quelques gouttes de sirop de gomme qu’il lèche sur mes doigts ; c’est ainsi que je le nourris, moitié sucre, moitié caresses. Hélas ! que sert d’aimer ? je ne le sauverai pas. Cela me ferait pleurer, si je ne renvoyais mes larmes. Pleurer une bête, c’est bête, mais le cœur n’a pas d’esprit ni trop d’amour-propre souvent. Puis mon Bijou est si joli, si gracieux, si gentil, si précieux me venant de Lili ! Un chien, c’est si riant, si caressant, si tendre, si à nous ! Je crois que je pleurerai, mais ce sera ici dans ma chambrette où se passent mes secrets.

Une de mes amies demandait une fois des prières pour son chien malade ; je me moquai d’elle et trouvai sa dévotion mal placée. Aujourd’hui j’en ferais comme elle, je ne trouve pas cette prière si étrange : tant le cœur change l’esprit ! Je n’aimais pas Bijou alors ; ma conscience ne s’offusque pas d’intéresser le bon Dieu à la conservation d’une bête. Y a-t-il rien d’indigne dans ses créatures, et ne peut-on pas lui demander la vie de celles que nous aimons ? Je suis portée à le croire et qu’on peut, excepté le mal, tout demander à Dieu, au bon Dieu. Ce nom familier, ce nom populaire de la Divinité m’inspire toute sorte de confiance. Il y a loin de là à l’Être suprême, aussi loin que de Rose Dreuille à Voltaire. Mais à quoi servirait la foi des philosophes quand on est malheureux ? Qu’attendre d’un être inaccessible, si loin, si loin de l’homme qu’on ne peut pas l’aimer en l’adorant, et le cœur, cependant, veut aimer ce qu’il adore et adorer ce qu’il aime ; ce qui s’est fait quand Dieu s’est fait chair, quand il a habité parmi nous. De cette condescendance infinie nous est venue notre foi confiante. Si tu savais tout ce qu’on demande et qu’on obtient quelquefois ! Les miracles le prouvent. Je crois aux miracles de guérison et à d’autres bien avérés, comme ceux dont parlent saint Augustin, Bossuet, ou ceux qu’on voit de nos jours. Il faut que je retourne auprès de mon pauvre Bijou qui, certes, m’a menée assez loin.


Le 1er juillet. — Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste et n’ai guère envie d’écrire.