Le 2. — Je viens de faire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi les fleurs et les oiseaux. Là je planterai un rosier qui s’appellera le rosier du Chien. J’ai gardé les deux petites pattes de devant si souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu’il était gentil, gracieux dans ses poses de repos ou de caresses ! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant, puis il allait en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me revient à présent. Les objets passés vont au cœur ; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélas ! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.
Une lettre me vient à présent, qui me donne une autre peine. Les affections du cœur sont différentes comme leurs objets. Quelle différence du chagrin de Bijou à celui que me donne une âme qui se perd, ou du moins en danger ! O mon Dieu, que cela pénètre et effraye dans les vues de la foi !
Le 6. — Toujours des lacunes, des empêchements d’écrire. Depuis trois jours, je n’ai pas quitté l’aiguille. C’était d’abord une robe d’enfant, que nous faisions, jolie petite robe rose que j’ai cousue de jolies pensées. C’est si gracieux l’enfance et sa parure ! De si jolies boucles tomberont sur ce corsage, un bras si blanc, si rond remplira ces manches, une si jolie petite main en sortira, et l’enfant est si jolie et s’appelle Angèle ! C’est avec charme que j’ai travaillé pour elle.
Mais aujourd’hui raccommoder du vieux linge m’ennuyait ; je n’avais pas le cœur ni l’esprit à l’aiguille, je pensais à toi tristement. Hélas ! nous avons reçu ta lettre de malheur. Ce vaisseau tant attendu n’apporte que des tristesses, des mécomptes. Caro doit être bien contrariée, bien affligée, voyant ainsi votre union mise en doute. Qui sait si vous aurez de quoi vous marier ? Cette question résout toute votre existence : aussi papa l’a pesée mûrement. Tu sauras ce qu’il pense dans sa lettre. Ici, je ne fais que de toi à moi. Tu ne saurais croire combien cette incertitude, cette hésitation de ton sort m’occupe, je ne dis pas m’accable, parce que je me repose sur la Providence. Combien de fois j’ai offert à Dieu tout mon bonheur pour le tien ! Si j’étais exaucée, si quelque jour tu me disais : « Je suis content ! » Je palpite à l’idée de cette félicité que je pourrais voir ; et quand je ne la verrais pas !…
Le 7. — Rien fait qu’entendre la messe ce matin et écrire tout le jour presque. C’est à toi, à Raynaud, à Caroline. Que de choses, de pensées sorties du cœur, et qu’il y en reste encore ! Ton avenir m’occupe tellement ! Je n’ai fait que vous voir, vous entendre toute cette nuit, tous malheureux, gémissants d’une union rompue. Il n’en sera pas ainsi, j’espère. Caroline et sa tante ont écrit hier ; rien de bon, d’espérant. Des revers, rien que des revers dans leurs lettres. Que tout cela nous peine ! si tu le savais, mon ami ! Je t’ai écrit aussi aujourd’hui et te dis des choses inutiles à trouver ici. Quand tu liras ce cahier, tout sera décidé. Sera-ce heur ou malheur ? Dieu le sait. Rien d’humain ne se prononce en bien.
Le 9. — Premier jour des moissons. Rien n’est joli à la campagne comme ces champs de blé mûr, d’une dorure admirable. Pour peu que le vent souffle, ces épis coulant l’un sur l’autre font de loin l’effet des vagues ; le grand champ du nord est une mer jaune. A tout moment tu verrais papa à la fenêtre de la salle, contemplant sa belle récolte. Douce jouissance du cultivateur !