Le 10. — Filé ma quenouille et lu un sermon de Bossuet. Nous avons la suite ; mais tu n’es pas là pour m’aider à voir les beaux morceaux. Je recueille donc ce que je puis. Si tu m’écrivais, si j’étais moins en peine sur toi, je ferais tout avec bien plus de plaisir : une peine au cœur, c’est un levain qui fait tout monter en aigre, en quelque chose d’amer. Ainsi ma vie depuis que tu la tourmentes ; que je voudrais en être délivrée ! que de fois je dis à Dieu : « S’il est possible, éloignez de moi ce calice ! » Oui, mon ami, je l’éloigne et le reprends ; je te vois tantôt heureux, tantôt malheureux, je veux et ne veux pas ton mariage. Que la volonté de Dieu se fasse ! le vouloir humain doit se perdre en celui-ci ; sans cela, point de repos, ni de lumière, ni de sûreté. Lucie, ma filleule, qui n’a pas ces soucis, est là attendant sa leçon.
Cela fait, il me vient une pensée du sermon sur l’Honneur que j’ai lu, que je veux laisser ici ; il s’agit de la vanité humaine et de tout son train : « Tant de fois comte, tant de fois seigneur, possesseur de tant de richesses, maître de tant de personnes, ministre de tant de conseils et ainsi du reste ; toutefois, qu’il se multiplie autant qu’il lui plaira, il ne faut toujours, pour l’abattre, qu’une seule mort. Mais il n’y pense pas, et dans cet accroissement infini que notre vanité s’imagine, il ne s’avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul, néanmoins, le mesure au juste. » Quel homme ! conduisant tout au cercueil. Nul, comme Bossuet, n’a su rendre la mort frappante et solennelle : il vous atterre.
Je m’en vais à la salle joindre papa. J’écrivais au chant de jeunes poulets qui piquent l’herbe sous ma fenêtre, au bruit joyeux des moissonneurs qui sont dans les chènevières. Heureuses gens qui suent et qui chantent !
Le 11. — Les gracieuses choses qui se voient dans les champs, que je viens de voir ! Un beau champ de blé plein de moissonneurs et de gerbes, et parmi ces gerbes une seule debout faisant ombre à deux petits enfants, et leur grand’mère les faisant déjeuner avec du lait.
Le 12. — Qu’aurons-nous sur cette page aujourd’hui ? Rien n’est venu que le chant des cigales. Attendons au soir.
Ce soir au crépuscule. — J’écris d’une main fraîche, revenant de laver ma robe au ruisseau. C’est joli de laver, de voir passer des poissons, des flots, des brins d’herbe, des feuilles, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi au fil de l’eau. Il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau ! C’est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l’image de la vie, un chemin courant, le réservoir du baptême.
Le 16. — Un peu de calme enfin ! Un peu d’espérance sur ton mariage. Mlle M. nous écrit des choses qui vont le décider. J’y vois un bien-être, une vie qui ne commencent pas mal ; cela nous rend tous heureux. Aucun du Cayla qui ne fût triste depuis trois semaines. La douleur d’un membre passe à tout le corps. Comme je me sens le cœur tout autre ! Je ne sais quoi d’amer s’en est allé qui me gâtait tout le plaisir de penser à toi, d’en parler. J’ai bien eu l’occasion de remarquer comme un nom prononcé, pensé, porte tristesse ou joie. Une cigale chante dans la salle ; il y a aujourd’hui un peu de gaîté partout. Il faut que j’écrive à Antoinette. Misy m’a chargée de lui apprendre l’arrivée de la femme de Philibert. Pauvre cousine de l’Ile de France, elle est venue chercher asile chez ses parents. Son fils va t’être envoyé. Il me semble que son père est avec lui, nous le recommande. Je t’écrirai bientôt à l’occasion de ce cher petit enfant.