Ne croyez pas qu’il soit amusant d’écrire à un grand vicaire comme sur mon petit cahier ou à Louise, à Caro, à mes amies. Ces lettres de tendresse sortent toutes faites du cœur ; mais l’autre, il m’a fallu la faire, et rien n’est ennuyeux comme ce travail d’esprit, une rédaction claire et nette de choses positives. Jamais rien ne m’a tant coûté. Je ne sais écrire que lorsque je ne sais ce que j’écrirai ; je ne sais quoi vous inspire : la plume marque, et voilà tout. Mais les affaires de paroisse ne se traitent pas de la sorte. Enfin c’est fait, malgré moi. Cela m’apprend qu’un bon vouloir et la patience viennent à bout de tout. J’ai aussi épargné à papa une application fatigante ; il s’agissait d’affaires entre Alos et Andillac.

Pour me délasser, je viens de me reposer la tête sur une gerbe là-bas dans le champ de Délern à Sept-Fonts, parmi des bergers et des vaches, le petit Estève jasillant. Il me parlait de son alphabet, car il va à l’école et se croit bien le plus savant. Lous daissi toutés darrè[26] ! Naïf orgueil de six ans qui va croître. Cet enfant est, en effet, très-supérieur aux autres ; mais que deviendra cette intelligence mal tournée ? C’est la façon de le développer qui fait l’homme. Que de grands scélérats ont de quoi faire de grands hommes ! Pauvre petit Toinou, qui deviendra mauvais sujet ! Si je pouvais, je l’ôterais de chez son père.

[26] Je les laisse tous derrière.


Le 20. — Vie mélangée, Marthe et Marie. Après la messe que j’ai entendue pour l’anniversaire de notre grand’mère, je me suis mise à coudre des tabliers de cuisine, à raccommoder un pantalon d’Érembert, cela entremêlé de diverses lectures, histoire et poésie, cette poésie grecque d’André Chénier dont j’aime le Mendiant et le Malade. — Les bouquets de Caroline ! J’entends cela à la salle. J’y vole.

Ils sont charmants, nos bouquets de la Vierge. Charmante Caro ! que je la voudrais là pour l’embrasser ! Une lettre de Marie, de Gabrielle et de M. Périaux en même temps. Que de choses pour un jour du Cayla ! Aussi j’ai le cœur plein, tout plein de fleurs, d’amitiés, de pieuses choses pour ce bon curé de Normandie qui me parle d’une façon si saintement aimable. Il me parle aussi de Lili, et voilà la mort sur ce peu de joie ! Me voilà pensant à cette pauvre cousine, qui pourtant est au ciel, comme M. Périaux dit qu’il faut l’espérer. Il le peut savoir, lui qui la dirigeait, lui qui avait la connaissance de ce lis intelligent.


Le 21. — Une grande lettre à Euphrasie, c’est mon premier plaisir de ce matin ; maintenant, allons en attendre d’autres dans la salle. Que peut-il venir aujourd’hui ? On ne sait, mais on espère ; l’ignorance du bonheur en fait le charme ; c’est si vrai, que Dieu nous a fait un mystère du paradis. Ils ne savent pas être heureux, ceux qui veulent tout comprendre.

Qu’est-il survenu ? Rien que le bruit des fléaux tombant en cadence sur l’aire. Cette cadence au chant des coqs et des cigales fait quelque chose d’infiniment rustique que j’aime.