Le 22. — O bonheur, bonheur ! une lettre de Raynaud qui décide ton mariage, qui demande à papa de me laisser venir à ta noce. Je ne pourrai pas, je crains bien, jouir de ce beau jour ; mais pourvu qu’il vienne, que je sache ta félicité, quoique de loin, je suis contente, je bénis Dieu de toute mon âme. Je n’oublierai pas que c’est le jour de sainte Madeleine que cette espérance est venue ; comme elle est douce après les amertumes passées ! Maurice, cher frère, que je sens que je suis sœur dans ce moment et toujours ! Ceci écrit, mon petit cahier s’en va dans le bureau sous ma table, et moi à *** demain matin. Je voudrais bien le prendre, mais où le tenir là-bas ? — Je prendrai note au cœur, et puis nous mettrons ici : Adieu, au revoir, Maurice et papier. Vous quitter, quel dommage !
[Le 30.] — Me voici après huit jours, après une chute, après la mort qui m’a tenue et laissée au vouloir de Dieu. Oh ! c’est bien Dieu qui m’a sauvée, qui m’a voulue encore sur la terre, ici, près de papa, dans ma chambrette à présent pour t’écrire et à bien d’autres, pour faire je ne sais quoi de bon, de doux, d’utile de ma vie, tout ce que je pourrai. Je t’ai conté mon aventure ce matin dans une lettre. A présent, je veux te dire mon bonheur de venir enfin à Paris, non pas à Paris, à ton mariage, c’est cela que je viens voir ; j’ai cela bien avant dans le cœur.
Quel homme que Hugo ! Je viens d’en lire quelque chose : il est divin, il est infernal, il est sage, il est fou, il est peuple, il est roi, il est homme, femme, peintre, poëte, sculpteur, il est tout ; il a tout vu, tout fait, tout senti ; il m’étonne, me repousse et m’enchante ; à peine si je le connais pourtant que dans Cromwell, quelques préfaces, Marie Tudor et quelque peu de Notre-Dame. J’irai la voir cette Notre-Dame, à Paris. Que de choses à voir pour moi, au sortir de mon désert !
Le 8 [août]. — Françoise, la sœur de M. Limer, m’est venue voir dans ma solitude plus que solitaire, puisque Mimi n’y est pas ; elle est à Gaillac, la chère sœur. En attendant son retour, je suis enchantée que Françoise soit venue remplir un peu de lacune ; c’était notre compagne du dimanche, bien gracieuse, bien rieuse, bien gaie. Je l’ai trouvée un peu changée. Le temps, oh ! le temps ! Il y a deux ans qu’elle nous a quittés, depuis elle a perdu son frère, qui s’est noyé ; un cousin, beau et grand jeune homme, qu’elle a vu réduit à rien, tout consumé par la souffrance, qu’elle a veillé pendant trois mois nuit et jour. Pauvre bonne fille, c’est ce qui l’a vieillie. A présent, elle va offrir sa vie à un couvent, sa vie éprouvée, désembellie, sans plaisir au monde. C’est ainsi que les femmes se consolent, heureuses, bien heureuses que Dieu leur ait fait un bonheur en lui. Je viens de lui écrire une longue lettre pour son affaire. Voilà comme en m’occupant pour les autres de ces retraites, je reviens à y penser, à me dire qu’elles s’en iront vers Dieu et moi dans le monde, comme disait le petit frère de saint Bernard à ses frères partant pour Cîteaux. Déjà bon nombre de nos connaissances s’en sont allées de cette façon. A présent je vais écrire, pour ne pas l’oublier, une inspiration de nuit que j’ai trouvée bien le jour.
En entrant dans ma chambrette ce soir à dix heures, je suis frappée de la blanche lumière de la lune qui se lève ronde derrière un groupe de chênes aux Mérix, la voilà plus haut, plus haut, toujours plus haut, chaque fois que je regarde. Elle va plus vite dans le ciel que ma plume sur ce papier, mais je puis la suivre des yeux ; merveilleuse faculté de voir, si élevée, si étendue, si jouissante ! On jouit du ciel quand on veut ; la nuit même, de sur mon chevet, j’aperçois, par la fente d’un contrevent, une petite étoile qui s’encadre là vers les onze heures et me rayonne assez longtemps pour que je m’endorme avant qu’elle soit passée ; je l’appelle aussi l’étoile du sommeil, et je l’aime. La pourrai-je voir à Paris ? Je pense que mes nuits et mes jours seront changés, et je n’y puis penser sans peine. Me tirer d’ici, c’est tirer Paule de sa grotte ; il faut bien que ce soit pour toi que je quitte mon désert, toi pour qui Dieu sait que j’irais au bout du monde. Adieu au clair de lune, au chant des grillons, au glouglou du ruisseau ; j’avais de plus le rossignol naguère ; mais toujours quelque charme manque à nos charmes. A présent, plus rien qu’à Dieu, ma prière et le sommeil.
Le 9. — Dirais-tu ce qui me fait souffrir à présent en moi ? C’est cette petite reine Jeanne Gray, décapitée si jeune, si douce, si charmante, à qui je pense.