De même, il voyait les événements sans les regarder; et lui qui se piquait de n'être pas observateur, recevait et gardait en lui des notions nettes et justes des hommes et des choses de son temps. Quoique son activité, pour ainsi dire extérieure, fût absorbée dans sa jeunesse par des soucis frivoles, il respirait à son insu la philosophie du temps, et il se formait en lui une expérience, qu'il ne dirigea pas, mais qui se trouva nourrie et prête la première fois qu'il eut à s'occuper de politique. Quand il écrit de Bordeaux à sa famille, le 6 mai 1780, qu'il ne peut donner de nouvelles, étant des plus ignorants en politique, il faut entendre par là, qu'il n'aimait pas à s'enquérir et que le menu détail lui déplaisait. Mais il était pénétré jusqu'au fond, sans qu'il s'en doutât peut-être, des généreuses colères qui fermentaient alors dans le coeur du peuple. A-t-il à plaider, en 1790, pour des paysans contre leur ancien seigneur? il lui échappe la peinture de l'état de la France en 1790, la plus philosophique qu'aucun écrivain de cette époque nous ait laissée.
C'est donc un caractère complexe et, je crois, mal compris. D'autres traits, plus apparents néanmoins, ont été méconnus ou exagérés. On a vu en lui un épicurien, un viveur. Rien, dans sa correspondance, ne révèle chez Vergniaud des vices même élégants. Tout indique une bonne santé morale et physique, une gaîté sociable. S'il écrit à son beau-frère, en 1789, qu'il craint de perdre une de ses causes, il ajoute: «Nous nous consolerons en buvant du Saint-Émilion.» Bailleul nous l'a montré jouant avec les enfants de Fonfrède. «Dis à Vergniaud, écrit Mme Ducos à son mari, qu'il n'oublie pas la jolie chanson de Nanette-Nanon, parce qu'elle servira à endormir notre enfant.» Il n'avait nul pédantisme, nulle morgue, mais plutôt la fantaisie d'un artiste. Il arrange mal ses affaires; ses dettes le poursuivent toute sa vie; en juillet 1792, il ne sait comment payer son boulanger; président de l'Assemblée législative, il vit en étudiant pauvre. De sa probité scrupuleuse, il ne faut rien dire. Les hommes de la Révolution n'étaient pas seulement probes; ils étaient, en matière d'argent, d'une délicatesse presque naïve. Ce n'est pas seulement vrai de Vergniaud, mais aussi de Marat, de Robespierre, de Billaud-Varenne, de presque tous. Quand le père de Vergniaud mourut, il laissa des dettes considérables que son fils dut payer et dont il ne paraît pas avoir pu s'acquitter complètement. Sa pauvreté ne vient donc pas uniquement de sa nonchalance.
Comment se comportait-il sur l'article des femmes, dirait Sainte-Beuve? Il les aima; et nous avons vu, par une de ses lettres, qu'il connut peut-être la passion. Mais il faut avouer que nous ne savons rien de précis là-dessus, et oublier les belles pages de Lamartine et de Michelet sur ses amours avec Sophie Candeille et sa collaboration à la Belle fermière. Non, la comédienne n'est pas responsable, devant la postérité, des distractions et des absences reprochées à l'orateur par ses amis: il est à peu près prouvé qu'elle ne lui a jamais parlé. On a retrouvé, dans le dossier des Girondins, des lettres de femme adressées à Vergniaud: elles sont tendres et assez gracieuses. Une personne qui signe E… remercie le conventionnel, alors prisonnier chez lui, de l'avoir choisie pour l'objet de ses distractions politiques. Ce sont liaisons légères et fragiles, qui n'altèrent pas son génie oratoire.
Il avait le culte de l'amitié, et il eut des amis passionnés Ducos et Boyer-Fonfrède, plus jeunes que lui, se disaient ses élèves et le regardaient comme un père. Ils voulurent mourir pour lui et avec lui.
Ses deux qualités éminentes étaient la franchise et la modestie. Baudin (des Ardennes), dans son éloge officiel des Girondins, montre «ce Vergniaud si modeste, si parfaitement étranger à toute intrigue, dont il ignorait les routes tortueuses….». Sa franchise paraîtra dans sa carrière politique. Sa modestie était peut-être un peu défigurée par son attitude distraite et songeuse; mais elle frappait ceux qui savaient observer, et elle éclate dans ses lettres.
Tel était Vergniaud, grand coeur, esprit supérieurement doué, caractère apathique, n'agissant que par intervalles et comme par crise. De manières affables et gaies, il aimait le monde, la littérature frivole, et cependant une gravité méditative était au fond de lui, et on a raison de le représenter dans une attitude rêveuse. Ses contemporains nous ont laissé peu de détails sur son physique. «Il n'était pas beau à voir, dit Rousselin de Saint-Albin; mais il était divin à entendre.» M. Chauvot, qui a interrogé les contemporains, dit que, dans la foule, il n'eût arrêté les regards de personne: sa figure était sans expression, sa démarche languissante. Mais Harmand (de la Meuse), son collègue, affirme que «sa physionomie, plutôt laide que belle, respirait l'esprit et la bonté».
Parmi les portraits de Vergniaud, un des plus authentiques est un dessin à la plume et à l'encre de Chine par Labadye. Il justifie le mot de Rousselin: «Vergniaud n'était pas beau à voir.» Et pourtant l'artiste a représenté l'orateur souriant d'un sourire un peu mélancolique, et il a mis dans ses yeux quelque animation. Le front est assez haut et renversé en arrière; le nez et le menton un peu forts, la figure usée, presque ridée. On dirait d'un homme de cinquante ans de tempérament maigre. L'ensemble laisse une impression confuse et peu satisfaisante [1]. Il est possible que l'artiste ait voulu montrer le véritable et intime Vergniaud sous le Vergniaud apparent et quotidien; mais ces deux hommes différaient trop pour qu'on pût les fondre en une même image.
[Note: M. Vatel, qui a donné une iconographie complète de Vergniaud dans ses Recherches historiques sur les Girondins, signale aussi un petit buste en terre cuite, qui fut sculpté d'après nature à la fin de mai 1793, et qu'Alluaud a attribué au fils de Dupaty (M. Vatel l'attribuait plutôt à Houdon ou à Pajou). Il se trouvait, en 1873, en la possession de Mme. veuve Abel Blouet, chez qui M. Vatel l'a vu. Cette dame est décédée eu 1887, et ses héritiers, interrogés par nous, ignorent ce qu'est devenu le buste, dont se sont inspirés Cartellier, auteur de la statue qui est maintenant au musée de Versailles, et Maurin, auteur de la lithographie qui se trouve dans l'Iconographie de Delpech. Ch. Vatel a donné, dans son livre sur Vergniaud, une reproduction photographique de l'oeuvre de Cartellier.]
[Illustration: VERGNIAUD]
A la tribune, ce physique se transformait. La carrure un peu lourde ne semblait que robuste; les larges épaules n'étaient plus massives, mais majestueuses. «Alors, dit M. Chauvot, l'historien du barreau de Bordeaux [Note: Le barreau de Bordeaux de 1775 à 1815, Paris, 1856, in-8.], il portait la tête haute; ses yeux noirs, sous des sourcils proéminents, se remplissaient d'éclat: ses lèvres épaisses semblaient modelées pour jeter la parole à grands flots.» Ajoutons «que le son de sa voix, d'une rondeur pleine, sonore et mélodieuse, saisissait l'oreille et allait à l'âme». Son geste, calme, réservé au début, était large et noble.