II.—L'ÉDUCATION ORATOIRE DE VERGNIAUD
Comment Vergniaud se prépara-t-il à l'éloquence politique? Il n'eut certes pas, nous le savons déjà, l'éducation oratoire d'un Mirabeau. Il n'était pas curieux, et il laissa plutôt l'expérience venir à lui qu'il ne la provoqua. Toutefois, il ne faut pas se le représenter comme un ignorant. Il avait fait de bonnes études classiques. Il avait lu Montesquieu et le possédait, comme tous les Français instruits en 1789. Si ses tentatives poétiques ne lui avaient pas appris grand'chose, ses relations mondaines lui avaient fait connaître les hommes. Mais il manquait, sur presque toutes les questions économiques, de connaissances précises, et il y avait, dans son bagage intellectuel, des lacunes notables. Son instinct lui faisait sentir son insuffisance et le portait à préférer les idées générales aux faits et à user en toute occasion de cette philosophie généreuse et vague, qu'il devait à quelques lectures et à beaucoup de rêverie. En toutes circonstances, il comptait sur son génie, sur les rencontres heureuses de son imagination. Il n'avait travaillé sérieusement qu'une partie de l'éloquence, la forme, et il était devenu un artiste habile. Encouragé par les applaudissements du prétoire de Bordeaux, il avait pris une confiance presque naïve dans l'infaillibilité de sa rhétorique.
Il y a des traces de préciosité et de mauvais goût dans ses premiers plaidoyers, comme dans ses essais poétiques. «On m'accuse, fait-il dire à une fille accusée d'infanticide, on m'accuse d'avoir flétri le printemps de mes jours, d'avoir cédé au désir de devenir mère avant qu'un noeud sacré eût légitimé ce désir et que la religion l'eût épuré aux autels de l'hymen. Que dis-je? on m'accuse, non pas d'avoir perdu toute pudeur, outragé la vertu, offensé la religion; je ne suis pas seulement une marâtre injuste et cruelle; je suis un monstre, l'horreur de l'humanité! On m'accuse d'avoir porté des mains parricides sur le fruit de mes débauches, de lui avoir donné pour sépulture des lieux immondes qu'on ose à peine nommer, d'où il a été tiré ensuite par des animaux que la voracité appelait dans ce cloaque pour y chercher pâture.» C'est ainsi que Vergniaud parlait vers l'âge de trente ans. Quatre ans plus tard, plaidant contre un homme qui avait voulu enlever, de nuit, des bestiaux séquestrés, il est encore subtil et prétentieux. «S'ils vous appartenaient, dit-il, développez-nous les causes de cet enlèvement furtif que vous méditiez, les motifs de cette extraordinaire générosité par laquelle vous cherchiez à séduire le gardien d'une marchandise dont vous auriez été le propriétaire? N'aimez-vous à jouir que dans les ténèbres?»
Il se corrigea peu à peu de ces traits qui rappelaient trop l'Almanach des Muses ou les récitations du Musée.
En 1790, dans un plaidoyer pour des paysans d'Allassac, soulevés contre leur ancien seigneur, son génie paraît et s'élève assez haut pour interpréter les passions des misérables et des ignorants, étonnés d'être libres et grisés de cet air nouveau.
Quoique les succès de Vergniaud au barreau eussent été réels, quoiqu'on l'eût applaudi plus d'une fois, contrairement à l'usage, [1] il n'était pas, comme avocat, en possession de l'incontestable autorité qu'il exercera comme orateur. Nous avons entendu celui-là même qui devait demander la proscription des Girondins à la tête des sections de Paris, le fougueux Rousselin, déclarer qu'il était divin à entendre. Les Bordelais furent plus réfractaires à son éloquence, et il résulte du jugement porté par l'auteur du Barreau de Bordeaux, d'après les traditions locales, qu'à Bordeaux on trouvait les artifices de Vergniaud un peu trop visibles, et que les malveillants affectaient de voir en lui un charlatan. «Rhéteur admirable, dit M. Chauvot, simulant à merveille la conviction la plus profonde, Vergniaud tient surtout sa supériorité de la faculté qu'il possède de parler, avec l'imagination, le langage du coeur. Esprit plus étendu que juste, esprit poétique, enrichi par de sérieuses études et par la contemplation des beautés de la nature, qui eurent toujours pour lui tant de charmes, il devait au calcul, bien plus qu'à l'inspiration, ces formes éloquentes par lesquelles il excellait à rendre sa pensée: de là ces emprunts fréquents à l'histoire, à la mythologie, où il moissonnait avec bonheur; de là encore ce calme qui ne l'abandonne jamais, cette parole élégante et châtiée. On sent que son coeur s'échauffe rarement; mais, par une puissance que la nature a départie à peu d'hommes, il paraît que l'enthousiasme le plus vrai illuminait ses traits et voilait les combinaisons de son art. Aussi, quand la cause intéressait Vergniaud, son plaidoyer devenait-il un drame, et un drame joué par un merveilleux acteur.» [2]
[Note 1: C'est lui-même qui nous l'apprend dans sa correspondance;
Vatel, ouv. cité, t. I, p. 115, 129, 135.]
[Note 2: Le Barreau de Bordeaux, p. 99.]
Qu'il y eût du rhéteur dans cet avocat, il n'en faut pas disconvenir; mais c'était un rhéteur sincère. Ce qui donnait le change aux Bordelais, c'était le contraste qu'ils remarquaient entre le flegme ordinaire de Vergniaud et sa véhémence à la barre. Ce changement à vue leur semblait une comédie. Ils se trompaient, je crois: Vergniaud ne se masquait, ni ne se grimait en revêtant la toge; il montrait un côté de sa nature que le public ne pouvait connaître. Il était réellement autre quand il parlait, aussi naturel et aussi sincère dans sa surexcitation des grands jours que dans son apathie quotidienne.
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