Faction. Il y avait entre les Girondins des relations d'estime, aucune coalition d'opinions. Et Vergniaud rappelle la diversité de leurs votes dans le procès de Louis XVI. Quant à sa camaraderie avec Fonfrède et Ducos, elle n'a jamais influencé leurs opinions. «Leur crime et ma consolation [c'est] de m'avoir aimé.» Et il plaide généreusement leur cause: «S'il faut le sang d'un Girondin, que le mien suffise. Ils pourraient réparer par leurs talents et leurs services [les torts qu'on leur a faits dans l'esprit du peuple]. D'ailleurs ils sont pères, époux. Quant à moi, élevé dans l'infortune…, ma mort ne fera pas un malheureux.»

Conclusion. «Comment tant d'accusations, si nous sommes innocents?» Il reconnaît là les haines aveugles de l'esprit du passé: «On nous a assimilés au côté droit de l'Assemblée constituante et à celui de l'Assemblée législative. Quelle erreur! Aucun décret contraire au peuple n'a été appuyé par nous.» Il s'est élevé contre les arrestations arbitraires, qui sont maintenant des couronnes civiques; il a voulu défendre l'innocence: c'est pour cela qu'on l'a accusé de modérantisme. Mais «existe-t-il une représentation nationale sans liberté d'opinions?» L'Assemblée se détruira elle-même, si elle fait le procès à la minorité. «Que d'hommes timides n'oseront plus défendre les intérêts du peuple! Point de parti d'opposition dans un sénat, point de liberté.» Pour lui, il a voté tantôt avec la Montagne, tantôt contre.

Pourquoi rendre les Girondins responsables des malheurs de la France? Après tout, quand nous avons eu de l'influence, il y a eu des victoires, tandis que, «par un hasard singulier, les échecs d'Aix-la-Chapelle, la guerre de la Vendée, l'affaire du 10 mars ont éclaté dans le même temps».

Lui aristocrate! Ce n'est ni son intérêt, ni son caractère. «Je n'ai pas flatté pour mieux servir.» «J'ai préféré quelquefois déplaire au peuple et ouvrir un bon avis. Malheur à qui préfère sa popularité!» Et il énumère tous les services qu'il a rendus au peuple. Il lui a aussi consacré sa vie; «vous la lui devez, s'il la veut.—S'il faut des victimes à la liberté, nous nous honorerons de l'être (sic). Vous la lui devez encore [ma vie], si la liberté court des dangers.—Sauvez-moi de la tache de la Vendée.—Je mourrai content si c'est pour les républicains.»

Si habile que soit cette défense, quand même Vergniaud aurait pu la prononcer, elle n'aurait pas sauvé sa tête. Mais telle qu'elle est, dans sa forme rudimentaire, elle préserve sa mémoire des reproches qu'ont mérités d'autres Girondins. Si Buzot et Guadet ont paru préférer le soin de leur vengeance au salut de la Révolution, on voit que Vergniaud resta toujours, même dans les misères et dans les tentations d'une injuste captivité, le patriote sublime qui disait aux Montagnards: «Jetez-nous dans le gouffre et sauvez la patrie.» C'est avec douleur qu'il a connu les commencements de guerre civile tentés par ses amis fugitifs. C'est avec angoisse qu'il a vu comme une ombre de déshonneur se projeter sur tout le parti de la Gironde. Les Girondins pactisant avec les royalistes et l'étranger! Il n'a pu supporter cet opprobre et il a écrit noblement: «Sauvez-moi de la tache de la Vendée!» Cet orateur à la conduite politique un peu flottante, à l'idéal trop élevé, aux dégoûts de rêveur raffiné, s'est senti, dans sa prison, délivré des laideurs de la réalité, séparé du spectacle écoeurant des hommes et des choses, et il a pu réaliser en son coeur sa chimère, assouvir dans l'infortune sa soif d'héroïsme, et mourir en républicain.

On connaît l'issue du procès. Mais ce qu'on sait moins, c'est que l'opinion, quoi qu'en dise Michelet, ne fut pas indifférente au sort des Girondins. On a cinq lettres de Pache à Hanriot, datées du 3 au 10 brumaire, et qui témoignent de l'inquiétude inspirée à la Montagne et à la Commune par les sympathies qui restaient aux accusés. Pache prévient d'abord Hanriot qu'il y a beaucoup de monde dans la grande salle du palais de justice, et l'invite à envoyer un renfort pour maintenir la tranquillité et le silence. Le 6 brumaire, il l'engage à surveiller les abords de la Conciergerie. Le 9 brumaire, la parole des Girondins et de Vergniaud produit sans doute un grand effet; car, dit Pache, «il serait possible que les malveillants redoublassent d'efforts aujourd'hui pour occasionner du mouvement». Le 10 brumaire, quand le jugement est rendu, Pache demande qu'on prenne des précautions pour assurer la tranquillité, et donne l'ordre de ne pas faire de visites domiciliaires, vu les circonstances. Ce luxe de précautions permet-il de dire, avec Michelet, que l'attention de Paris était ailleurs? Et n'est-ce point une satisfaction de penser que les accents suprêmes de Vergniaud ne restèrent pas sans écho?

Il demeura impassible en présence de la scène émouvante qui suivit le prononcé du jugement: il paraissait, dit Vilate, ennuyé de la longueur d'un spectacle si déchirant. Riouffe, qui a laissé des détails sur les derniers instants des Girondins, dit de Vergniaud: «Tantôt grave, tantôt moins sérieux, il nous citait une foule de vers plaisants dont sa mémoire était ornée, et quelquefois il nous faisait jouir des derniers accents de cette éloquence sublime, qui était déjà perdue pour l'univers, puisque les barbares l'empêchaient de parler.» Il s'était muni d'un poison très subtil que lui avait donné Condorcet; «mais lorsqu'il vit que ses jeunes amis (Fonfrède et Ducos), pour lesquels il avait eu des espérances partageaient son malheur, il remit sa fiole à l'officier de garde et résolut de périr avec eux». L'aumônier de l'Hôtel-Dieu essaya vainement de le confesser: il mourut en philosophe.

VII.—LA MÉTHODE ORATOIRE DE VERGNIAUD

Nous connaissons maintenant les principaux traits de la carrière oratoire de Vergniaud. Il reste à parler de sa méthode et de son style.

Et d'abord, improvisait-il?