Il sait donc, quoique sans fiel, déverser le ridicule sur ses adversaires, et son style franc et rude ne les atteint pas moins que les subtiles et doucereuses épigrammes de Robespierre. Celui-ci a le tort de laisser voir trop de haine: Danton ne montre que du mépris, un mépris sans ressentiment personnel, mais d'autant plus terrible qu'il est la vengeance du bon sens blessé ou du patriotisme indigné.
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S'il parle des autres avec une liberté peu académique, il ne manque pas moins aux règles de la rhétorique quand il parle de lui-même. L'école croit qu'à la tribune le moi est haïssable: Danton est de l'avis opposé, et il a raison. Les plus beaux passages de Mirabeau et de Robespierre ne sont-ils pas justement ceux où ces orateurs se mettent en scène, se louent ou se défendent? Mais ils ne parlent que de leur être moral; ils se gardent de toute allusion à leur personne physique. Mirabeau disait bien à Etienne Dumont qu'il n'avait qu'à secouer sa crinière pour jeter l'effroi: mais il eût craint de faire rire en avouant publiquement de pareilles prétentions. Danton n'a pas ces pudeurs. Avec une audace sans exemple dans la patrie du ridicule, le jour de son installation comme substitut du procureur de la commune, il trace son propre portrait et débute par cette phrase, qui étonna les gens de goût: «La nature m'a donné en partage les formes athlétiques et la physionomie âpre de la liberté.»
On connaît la laideur de sa figure ravagée par la petite vérole et par un accident de sa première enfance. Lui-même parle de sa tête de Méduse, «qui fera trembler tous les aristocrates». Il se vante, aux Jacobins, d'avoir «ces traits qui caractérisent la figure d'un homme libre». Enfin, dans sa défense suprême, se tournant vers les jurés du Tribunal révolutionnaire, il s'écrie fièrement: «Ai-je la face hypocrite?»
Il parle, sans fausse modestie, mais non sans tact, de ses qualités: «Je l'avoue, je crois valoir un autre citoyen français….». «Pendant la durée de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon caractère.»
Ce caractère, voici comment il l'explique, en janvier 1792, dans ce même discours d'installation comme substitut du procureur de la commune: «Exempt du malheur d'être né d'une de ces races privilégiées suivant nos vieilles institutions, et par cela même presque toujours abâtardies, j'ai conservé, en créant seul mon existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un seul instant, soit dans ma vie privée, soit dans la profession que j'avais embrassée, de prouver que je savais allier le sang-froid de la raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté du caractère. Si, dès les premiers jours de notre régénération, j'ai éprouvé tous les bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à paraître exagéré, pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une première proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes qui voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce qu'on devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les serpents de l'aristocratie.»
Sa prétention, c'est d'allier la sagesse politique à l'ardeur révolutionnaire. Déjà, le 1er février 1791, dans sa lettre à l'Assemblée électorale qui l'avait nommé membre du département de Paris, il se dit capable d'unir la modération «aux élans d'un patriotisme bouillant». Cette déclaration revient sans cesse dans ses discours: «Je sais allier à l'impétuosité du caractère le flegme qui convient à un homme choisi par le peuple pour faire ses lois.» «Je ne suis pas un agitateur.» Enfin, il dit ironiquement: «J'ai cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m'a départis.»
Il aime aussi à se proclamer exempt de haine: «Je ne suis pas fait pour être soupçonné de ressentiment.» «Je suis sans fiel, non par vertu, mais par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère…. Je n'en ai pas besoin.» «La nature m'a fait impétueux, mais exempt de haine.»
Aussi n'en veut-il pas à ses ennemis: il dédaigne leurs calomnies et refuse, imprudemment, d'y répondre: «Quels que doivent être, écrit-il à ses électeurs, le flux et le reflux de l'opinion sur ma vie publique…, je prends l'engagement de n'opposer à mes détracteurs que mes actions elles-mêmes». Et à la Convention: «Que m'importent toutes les chimères que l'on peut répandre contre moi, pourvu que je puisse servir la patrie?» «Ce n'est pas être homme public que de craindre la calomnie.»
Au Tribunal révolutionnaire, il réfute l'accusation de vénalité en exaltant, non sa probité, mais son génie, et Topino-Lebrun lui entend dire: «Moi, vendu? Un homme de ma trempe est impayable!» D'après le Bulletin du tribunal, il aurait parlé en outre des vertus qu'annonçait sa figure: «Les hommes de ma trempe sont impayables; c'est sur leur front qu'est imprimé, en caractères ineffaçables, le sceau de la liberté, le génie républicain.»