Ajoutons que ces figures ne sont jamais un ornement, ni même une forme supplémentaire de sa pensée. Danton n'exprime pas deux fois la même idée. Il cherche et il donne la formule la plus frappante, et il passe sans redoubler, différent sur ce point encore de tous ses rivaux en éloquence. Une métaphore, dans ses discours, c'est toujours une vue politique importante, soit qu'il parle «de cette fièvre nationale qui a produit des miracles dont s'étonnera la postérité», soit qu'il excuse les erreurs de la Révolution en montrant que «jamais trône n'a été fracassé sans que ses éclats blessassent quelques bons citoyens», et que «lorsqu'un peuple brise sa monarchie pour arriver à la République, il dépasse son but par la force de projection qu'il s'est donnée».
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C'est que Danton, même quand il parle sans figures, évite les longs raisonnements et recherche le trait. Il a horreur du développement, de la tirade. Il résume ses idées les plus essentielles en quelques mots topiques et pittoresques. Ses discours sont une série d'apophtegmes brillants et forts. Toute sa politique, ainsi résumée en phrases proverbiales, circule dans le peuple et se fixe dans les mémoires. Parfois, c'est du Corneille, comme lorsqu'il dit à la Convention: «Ne craignez rien du monde!» ou: «Il faut pour économiser le sang des hommes, leurs sueurs, il faut la prodigalité.» Ou encore, au 31 mai: «Il est temps que nous marchions fièrement dans la carrière.» Ou enfin, dans sa défense au Tribunal révolutionnaire: «J'embrasserais mon ennemi pour la patrie, à laquelle je donnerai mon corps à dévorer.»
C'est surtout quand il parle des ennemis extérieurs qu'il trouve des traits inoubliables: «Tout appartient à la patrie, quand la patrie est en danger.» «Soyons terribles, faisons la guerre en lions.» «C'est à coups de canons qu'il faut signifier la Constitution à nos ennemis.» «Voulons-nous être libres? Si nous ne le voulons plus, périssons, car nous l'avions juré. Si nous le voulons, marchons tous pour défendre notre indépendance.»
Il excelle à exprimer une vue philosophique en quelques mots brefs et nets, qu'on ne peut plus oublier: «Soyez comme la nature; elle voit la conservation de l'espèce: ne regardez pas les individus.»
Cette concision heureuse ne met-elle pas Danton au rang de nos écrivains les plus français? Ce politique n'apportait-il pas à la tribune certaines qualités des auteurs du XVIIe siècle? Oui, pour un La Rochefoucauld et pour un Danton, aussi dissemblables entre eux que la Convention diffère du salon de Mme de Sablé, brille un même idéal littéraire: dire le plus de choses dans le moins de mots possibles, et forcer l'attention à force de brièveté. L'ancien frondeur fait tenir en deux lignes toute une psychologie morale; l'orateur Cordelier condense en dix mots toute une philosophie de l'histoire, tout un cours de politique à l'adresse des modérés et des timides de 1793: «S'il n'y avait pas eu des hommes ardents, dit-il, si le peuple lui-même n'avait pas été violent, il n'y aurait pas eu de Révolution.» C'est par cette interprétation profonde de la réalité présente que Danton s'élève souvent au-dessus de Robespierre, orateur parfois élevé, mais critique moins pénétrant, penseur absorbé par sa conscience.
Mais, ne l'oublions pas, la plus grande qualité du style oratoire de Danton, c'est que sa force concise, en frappant les esprits, les incline, non à réfléchir, mais à agir. On ne pouvait résister à la voix de l'orateur; toute l'âme était remuée par des objurgations comme celle- ci, merveille d'art savant et de pathétique naïf: «Le peuple n'a que du sang, et il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses!»
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Tel est le caractère des métaphores et des traits qui ont servi de formule à la politique de Danton. Cette politique fait le fonds de ses discours: il s'y mêle peu de questions étrangères aux mesures à prendre le jour même. Mais l'orateur, ayant à répondre à des accusations immédiates et à combattre des adversaires, est obligé, en quelques circonstances, de parler de lui-même ou des autres. Ici encore son style n'est qu'à lui.
En effet, tandis que Robespierre et les Girondins enveloppent leurs invectives de formes classiques et vagues, que même leurs injures sont empruntées au style noble, Danton use du style familier et en tire les effets oratoires les plus imprévus. Pour Robespierre, un adversaire méprisable est un monstre (c'est ainsi qu'il appelle Danton guillotiné); pour Danton, c'est un coquin. A l'épithète académique il préfère l'adjectif populaire et vrai. Les hommes qu'il stigmatise ainsi sont tués du coup dans leur prestige. Il dit, par exemple: «Un vieux coquin, Dupont de Nemours, de l'assemblée constituante, a intrigué dans sa section….». Biauzat ne voulait pas qu'on se méfiât des intentions du roi en cas de guerre. Danton: «L'insignifiant M. Biauzat….». Petion avait demandé des poursuites contre les signataires d'une adresse hostile à Roland: «La proposition de Petion est insignifiante.» Aux Jacobins, quand on apprend l'arrestation du roi à Varennes, Danton l'appelle dédaigneusement individu royal: «L'individu royal, dit-il, ne peut plus être roi, dès qu'il est imbécile.» Il dit de même: «L'individu Dumouriez.» «Je n'aime point l'individu Marat.» A propos de l'émigration de La Fayette, il remarque qu'il n'a porté aux ennemis «que son misérable individu». Il l'appelle ailleurs ce vil eunuque de la Révolution. La Gironde ne lui pardonna jamais le trait qu'il lança du haut de la tribune contre Mme Roland. Nous l'avons déjà dit: il s'agissait de provoquer la démission du ministre de l'intérieur: «Personne, dit Danton, ne rend plus justice que moi à Roland; mais je vous dirai: si vous lui faites une invitation, faites-la donc aussi à Mme Roland; car tout le monde sait que Roland n'était pas seul dans son département.» Robespierre, en pareil cas, eût procédé par une allusion très enveloppée, selon la règle du genre académique qui veut qu'il soit de bon goût d'indiquer les personnes sans les nommer. Danton, qui avait souffert des intrigues de Mme Roland, dédaigna les circonlocutions et usa d'un trait brutal et vrai, qui déconcerta ses adversaires, et les découvrit à l'opinion populaire.