Un élève, M. Leboullenger, rencontra un soir dans le monde le même M. Hassenfratz et eut avec lui une discussion. En rentrant le matin à l’École, il nous fit part de cette circonstance. « Tenez-vous sur vos gardes, lui dit l’un de nos camarades, vous serez interrogé ce soir ; jouez serré, car le professeur a certainement préparé quelques grosses difficultés, afin de faire rire à vos dépens. »
Nos prévisions ne furent pas trompées. A peine les élèves étaient-ils arrivés à l’amphithéâtre, que M. Hassenfratz appela M. Leboullenger qui se rendit au tableau.
« M. Leboullenger, lui dit le professeur, vous avez vu la lune ? — Non, Monsieur ! — Comment Monsieur, vous dites que vous n’avez jamais vu la lune ? — Je ne puis que répéter ma réponse ; non, Monsieur. » Hors de lui, et voyant sa proie lui échapper à cause de cette réponse inattendue, M. Hassenfratz s’adressa à l’inspecteur, chargé ce jour-là de la police, et lui dit : « Monsieur, voilà M. Leboullenger qui prétend n’avoir jamais vu la lune. — Que voulez-vous que j’y fasse ? » répondit stoïquement M. Lebrun. Repoussé de ce côté, le professeur se retourna encore une fois vers M. Leboullenger, qui restait calme et sérieux au milieu de la gaieté indicible de tout l’amphithéâtre, et il s’écria avec une colère non déguisée : « Vous persistez à soutenir que vous n’avez jamais vu la lune ? — Monsieur, repartit l’élève, je vous tromperais si je vous disais que je n’en ai pas entendu parler, mais je ne l’ai jamais vue. — Monsieur, retournez à votre place. »
Après cette scène, M. Hassenfratz n’était plus professeur que de nom, son enseignement ne pouvait plus avoir aucune utilité.
VII
Au commencement de la deuxième année, je fus nommé chef de brigade. Hachette avait été professeur d’hydrographie à Collioure ; ses amis du Roussillon me recommandèrent à lui ; il m’accueillit avec beaucoup de bonté et me donna même une chambre dans son appartement. C’est là que j’eus le plaisir de faire la connaissance de Poisson, qui demeurait à côté. Tous les soirs, le grand géomètre entrait dans ma chambre, et nous passions des heures entières à nous entretenir de politique et de mathématiques, ce qui n’est pas précisément la même chose.
Dans le courant de 1804, l’École fut en proie aux passions politiques, et cela, par la faute du gouvernement.
On voulut d’abord forcer les élèves à signer une adresse de félicitations sur la découverte de la conspiration dans laquelle Moreau était impliqué. Ils s’y refusèrent, en disant qu’ils n’avaient pas à se prononcer sur une cause dont la justice était saisie. Il faut, d’ailleurs, remarquer que Moreau ne s’était pas encore déshonoré en prenant du service dans l’armée russe qui vint attaquer les Français sous les murs de Dresde.
Les élèves furent invités à faire une manifestation en faveur de l’institution de la Légion d’Honneur : ils s’y refusèrent encore ; ils virent bien que la croix donnée sans enquête et sans contrôle serait, en bien des cas, la récompense de la charlatanerie et non du vrai mérite.
La transformation du gouvernement consulaire en gouvernement impérial donna lieu, dans le sein de l’École, à de très-vifs débats.