Beaucoup d’élèves refusèrent de joindre leurs félicitations aux plates adulations des corps constitués.
Le général Lacuée, nommé gouverneur de l’École, rendit compte de cette opposition à l’Empereur.
« Monsieur Lacuée, s’écria Napoléon au milieu d’un groupe de courtisans qui applaudissaient de la voix et du geste, vous ne pouvez conserver à l’École les élèves qui ont montré un républicanisme si ardent ; vous les renverrez. » Puis, se reprenant : « Je veux connaître auparavant leurs noms et leurs rangs de promotion. » Voyant la liste, le lendemain, il n’alla pas au delà du premier nom, qui était le premier de l’artillerie. « Je ne chasse pas les premiers de promotion, dit-il ; ah ! s’ils avaient été à la queue… M. Lacuée, restez-en là. »
Rien ne fut plus curieux que la séance dans laquelle le général Lacuée vint recevoir le serment d’obéissance des élèves. Dans le vaste amphithéâtre qui les réunissait, on ne remarquait aucune trace du recueillement que devait inspirer une telle cérémonie. La plupart, au lieu de répondre à l’appel de leurs noms : « Je le jure », s’écriaient : « Présent. »
Tout à coup, la monotonie de cette scène fut interrompue par un élève, le fils de Brissot le conventionnel, qui s’écria d’une voix de stentor : « Non, je ne prête pas serment d’obéissance à l’Empereur. » Lacuée, pale et très-peu de sang-froid, ordonna à un détachement d’élèves armés placé derrière lui, d’aller arrêter le récalcitrant. Le détachement, à la tête duquel je me trouvais, refusa d’obéir. Brissot, s’adressant au général, avec le plus grand calme, lui dit : « Indiquez-moi le lieu où vous voulez que je me rende ; ne forcez pas les élèves à se déshonorer en mettant la main sur un camarade qui ne veut pas résister. »
Le lendemain, Brissot fut expulsé.
VIII
Vers cette époque, M. Méchain, qui avait été envoyé en Espagne pour prolonger la méridienne jusqu’à Formentera, mourut à Castellon de la Plana. Son fils, secrétaire de l’Observatoire, donna incontinent sa démission. Poisson m’offrit cette place ; je résistai à sa première ouverture : je ne voulais pas renoncer à la carrière militaire, objet de toutes mes prédilections, et dans laquelle j’étais d’ailleurs assuré de la protection du maréchal Lannes, ami de mon père. J’acceptai toutefois, à titre d’essai, après une visite que je fis à M. de Laplace, en compagnie de M. Poisson, la position qu’on m’offrait à l’Observatoire, avec la condition expresse que je pourrais rentrer dans l’artillerie si ça me convenait. C’est par ce motif que mon nom resta inscrit sur la liste des élèves de l’École : j’étais seulement détaché à l’Observatoire pour un service spécial.
J’entrai donc dans cet établissement sur la désignation de Poisson, mon ami, et par l’intervention de Laplace. Celui-ci me combla de prévenances. J’étais heureux et fier quand je dînais dans la rue de Tournon chez le grand géomètre. Mon esprit et mon cœur étaient très-disposés à tout admirer, à tout respecter, chez celui qui avait découvert la cause de l’équation séculaire de la lune, trouvé dans le mouvement de cet astre les moyens de calculer l’aplatissement de la terre, rattaché à l’attraction les grandes inégalités de Jupiter et de Saturne, etc., etc. Mais, quel ne fut pas mon désenchantement, lorsque, un jour, j’entendis madame de Laplace s’approcher de son mari, et lui dire : « Voulez-vous me confier la clef du sucre ? »
Quelques jours après, un second incident m’affecta plus vivement encore. Le fils de M. de Laplace se préparait pour les examens de l’École polytechnique. Il venait quelquefois me voir à l’Observatoire. Dans une de ses visites, je lui expliquai la méthode des fractions continues, à l’aide de laquelle Lagrange obtient les racines des équations numériques. Le jeune homme en parla à son père avec admiration. Je n’oublierai jamais la fureur qui suivit les paroles d’Émile de Laplace, et l’âpreté des reproches qui me furent adressés pour m’être fait le patron d’un procédé qui peut être très-long en théorie, mais auquel on ne peut évidemment rien reprocher du côté de l’élégance et de la rigueur. Jamais une préoccupation jalouse ne s’était montrée plus à nu et sous des formes plus acerbes. Ah ! me disais-je, que les anciens furent bien inspirés lorsqu’ils attribuèrent des faiblesses à celui qui cependant faisait trembler l’Olympe en fronçant le sourcil. »