En 1807, le tribunal de l’inquisition existait encore à Valence et fonctionnait quelquefois. Les révérends Pères ne faisaient, il est vrai, brûler personne ; mais ils prononçaient des sentences où le ridicule le disputait à l’odieux. Pendant mon séjour dans cette ville, le saint-office eut à s’occuper d’une prétendue sorcière ; il la fit promener dans tous les quartiers, à califourchon sur un âne, la figure tournée vers la queue ; la partie supérieure du corps, depuis la ceinture, n’offrait aucun vêtement ; seulement, pour obéir aux règles les plus vulgaires de la décence, la pauvre femme avait été enduite d’une substance gluante, de miel, me dit-on, sur laquelle adhérait une énorme quantité de petites plumes ; en sorte que, à vrai dire, la victime ressemblait à une poule ayant une tête humaine. Le cortége, je laisse à deviner s’il y avait foule, stationna quelque temps sur la place de la cathédrale, où je demeurais. On me rapporta que la sorcière fut frappée sur le dos d’un certain nombre de coups de pelle ; mais je n’oserais pas l’affirmer, car j’étais absent au moment où cette hideuse procession passa devant mes fenêtres.

Voilà cependant quels spectacles on donnait au peuple, au commencement du XIXe siècle, dans une des principales villes d’Espagne, siége d’une université célèbre et patrie de nombreux citoyens distingués par leur savoir, leur courage et leurs vertus. Que les amis de l’humanité et de la civilisation ne se désunissent pas ; qu’ils forment, au contraire, un faisceau indissoluble, car la superstition veille toujours et guette le moment de ressaisir sa proie.

XVI

J’ai raconté, dans le cours de ma relation, que deux chartreux quittaient souvent leur couvent du Desierto de las palmas, et venaient, en contrebande, me voir à ma station, située environ deux cents mètres plus haut. Quelques détails pourront donner une idée de ce qu’étaient certains moines, dans la Péninsule, en 1807.

L’un des deux, le père Trivulce, était vieux ; l’autre, au contraire, était très-jeune. Le premier, d’origine française, avait joué un rôle à Marseille, dans les événements contre-révolutionnaires dont cette ville fut le théâtre au commencement de notre première révolution. Son rôle avait été très-actif ; on en voyait la preuve aux cicatrices de coups de sabre qui sillonnaient sa poitrine. Ce fut lui qui vint le premier. En voyant monter son jeune camarade, il se cacha ; mais, dès que celui-ci fut entré en pleine conversation avec moi, le père Trivulce se montra tout à coup. Son apparition fit l’effet de la tête de Méduse. « Rassurez-vous, dit-il à son jeune confrère : ne nous dénonçons pas réciproquement, car notre prieur n’est pas homme à nous pardonner d’être venus ici enfreindre notre vœu de silence, et nous recevrions tous les deux une punition dont nous conserverions longtemps le souvenir. » Le traité fut conclu aussitôt, et à partir de ce jour, les deux chartreux vinrent très-souvent s’entretenir avec moi.

Le plus jeune de nos deux visiteurs était Aragonais ; sa famille l’avait fait moine contre sa volonté. Il me racontait un jour, devant M. Biot, revenu de Tarragone, où il s’était réfugié pour se guérir de la fièvre, des détails qui, suivant lui, prouvaient qu’il n’y avait plus en Espagne que des simulacres de religion. Ces détails étaient surtout empruntés au mystère de la confession. M. Biot témoigna brusquement le déplaisir que cette conversation lui causait ; il y eut même, dans ses paroles, quelques mots qui portèrent le moine à supposer que M. Biot le prenait pour une sorte d’espion. Dès que ce soupçon eut traversé son esprit, il nous quitta sans mot dire, et le lendemain matin je le vis monter de bonne heure, armé d’un fusil. Le moine français l’avait précédé, et m’avait dit à l’oreille quel danger menaçait mon confrère. « Joignez-vous à moi, ajouta-t-il pour détourner le jeune moine aragonais de son projet homicide. » Je n’ai pas besoin de dire que je m’employai avec ardeur dans cette négociation, où j’eus le bonheur de réussir. Il y avait là, comme on le voit, l’étoffe d’un chef de guerilleros. Je serais bien étonné que mon jeune moine n’eût pas joué un rôle dans la guerre de l’indépendance.

XVII

L’anecdote que je vais raconter prouvera amplement que la religion était, pour les moines chartreux du Desierto de las Palmas, non la conséquence de sentiments élevés, mais une simple réunion de pratiques superstitieuses.

La scène du fusil toujours présente à mon esprit, me semblait établir que le jeune moine aragonais, poussé par ses passions, serait capable des actions les plus criminelles. Aussi, je fus très-désagréablement impressionné, lorsqu’un dimanche, étant descendu pour entendre la messe, je rencontrai ce moine qui, sans mot dire, me conduisit, par une série de sombres corridors, dans une chapelle où le jour ne pénétrait que par une très-petite fenêtre. Là je trouvai le père Trivulce, qui se mit en mesure de dire la messe pour moi seul. Le jeune moine la servait. Tout à coup, un instant avant la consécration, le père Trivulce, se tournant de mon côté, me dit ces propres paroles « Nous avons la permission de dire la messe avec du vin blanc ; nous nous servons pour cela de celui que nous recueillons dans nos vignes : ce vin est très-bon. Demandez au prieur de vous en faire goûter, lorsque, en sortant d’ici, vous irez déjeuner avec lui. Au surplus, vous pouvez vous assurer à l’instant de la vérité de ce que je vous dis. » Et il me présenta la burette pour me faire boire. Je résistai fortement, non-seulement à cause de ce que je trouvai d’indécent dans cette invitation jetée au milieu de la messe, mais encore parce que, je dois l’avouer, je conçus un moment la pensée que les moines voulaient, en m’empoisonnant, se venger sur moi de l’avanie que M. Biot leur avait faite. Je reconnus que je m’étais trompé, que mes soupçons n’avaient aucun fondement ; car le père Trivulce reprit la messe interrompue, but, et but largement le vin blanc renfermé dans une des burettes. Quoi qu’il en soit, lorsque je fus sorti des mains des deux moines, et que je pus respirer l’air pur de la campagne, j’éprouvai une vive satisfaction.

XVIII