Le droit d’asile accordé à quelques églises était un des plus hideux priviléges parmi ceux dont la révolution de 89 débarrassa la France. En 1807, ce droit existait encore en Espagne, et appartenait, je crois, à toutes les cathédrales. J’appris, pendant mon séjour à Barcelone, qu’il y avait, dans un petit cloître attenant à la plus grande église de cette ville, un voleur de grand chemin, un homme coupable de plusieurs assassinats, qui y vivait tranquillement, garanti contre toute poursuite par la sainteté du lieu. Je voulus m’assurer par mes yeux de la réalité du fait, et je me rendis avec mon ami Rodriguez dans le petit cloître en question. L’assassin prenait alors un repas qu’une femme venait de lui apporter. Il devina aisément le but de notre visite, et fit incontinent des démonstrations qui nous prouvèrent que si l’asile était sûr pour le détrousseur de grands chemins, il ne le serait guère pour nous. Nous nous retirâmes sur-le-champ, en déplorant que dans un pays qui se disait civilisé, il existât encore des abus aussi criants, aussi monstrueux.

XIX

Pour réussir dans nos opérations géodésiques, pour obtenir le concours des habitants des villages voisins de nos stations, nous avions besoin d’être recommandés aux curés. Nous allâmes donc, M. Lanusse, vice-consul de France, M. Biot et moi, rendre visite à l’archevêque de Valence, afin de solliciter sa protection. Cet archevêque, homme de très-haute taille, était alors général des franciscains ; son costume, plus que négligé, sa robe grise, couverte de tabac, contrastaient avec la magnificence du palais archiépiscopal. Il nous reçut avec bonté, et nous promit toutes les recommandations désirables : mais, au moment de prendre congé de lui, nos affaires semblèrent se gâter. M. Lanusse et M. Biot sortirent de la salle de réception sans baiser la main de Monseigneur, quoiqu’il l’eût présentée à chacun d’eux très-gracieusement. L’archevêque se dédommagea sur ma pauvre personne. Un mouvement qui faillit me casser les dents, un geste que je pourrais justement appeler un coup de poing, me prouva que le général des franciscains, malgré son vœu d’humilité, avait été choqué du sans-façon de mes deux compagnons de visite. J’allais me plaindre de la brusquerie dont il usait à mon égard ; mais j’avais devant les yeux les nécessités de nos opérations trigonométriques, et je me tus.

D’ailleurs, à l’instant où le poing serré de l’archevêque s’appliqua sur mes lèvres, je songeais encore aux belles expériences d’optique qu’il eût été possible de faire avec la magnifique pierre qui ornait son anneau pastoral. Cette idée, je le dis franchement, m’avait préoccupé pendant toute la durée de la visite.

XX

M. Biot étant enfin venu me retrouver à Valence, où j’attendais, comme je l’ai dit, de nouveaux instruments, nous nous rendîmes à Formentera, extrémité méridionale de notre arc, dont nous déterminâmes la latitude. M. Biot me quitta ensuite pour retourner à Paris, pendant que je joignais géodésiquement l’île Mayorque à Iviza et à Formentera, obtenant ainsi, à l’aide d’un seul triangle, la mesure d’un arc de parallèle de un degré et demi.

Je me rendis ensuite à Mayorque, pour y mesurer la latitude et l’azimut.

A cette époque, la fermentation politique engendrée par l’entrée des Français en Espagne commençait à envahir toute la Péninsule et les îles qui en dépendent. Cette fermentation n’atteignait encore, à Mayorque, que les ministres, les partisans et les parents du prince de la Paix. Tous les soirs, je voyais traîner en triomphe, sur la place de Palma, capitale de l’île Mayorque, tantôt les voitures en flammes du ministre Soller, tantôt les voitures de l’évêque, et même celles de simples particuliers soupçonnés d’être attachés à la fortune du favori Godoï. J’étais loin de soupçonner alors que mon tour allait bientôt arriver.

Ma station mayorquine, le Clop de Galazo, montagne très-élevée, était située précisément au-dessus du port où débarqua don Jayme el Conquistador lorsqu’il alla enlever les îles Baléares aux Maures. Le bruit se répandit dans la population que je m’étais établi là pour favoriser l’arrivée de l’armée française, et que tous les soirs je lui faisais des signaux. Ces bruits toutefois ne devinrent menaçants pour moi qu’au moment de l’arrivée à Palma, le 27 mai 1808, d’un officier d’ordonnance de Napoléon. Cet officier était M. Berthemie ; il portait à l’escadre espagnole, à Mahon, l’ordre de se rendre en toute hâte à Toulon. Un soulèvement général, qui mit la vie de cet officier en danger, suivit la nouvelle de sa mission. Le capitaine-général Vivès ne parvint même à lui sauver la vie qu’en le faisant enfermer dans le château fort de Belver. On se souvint alors du Français établi au Clop de Galazo, et l’on forma une expédition populaire pour aller s’en saisir.

M. Damian, patron du mistic que le gouvernement espagnol avait mis à ma disposition, prit les devants et m’apporta un costume à l’aide duquel je me déguisai. En me dirigeant vers Palma, en compagnie du brave marin, nous rencontrâmes l’attroupement qui allait à ma recherche. On ne me reconnut pas, car je parlais parfaitement le mayorquin. J’encourageai fortement les hommes de ce détachement à continuer leur route, et je m’acheminai vers Palma. La nuit, je me rendis à bord du mistic, commandé par don Manuel de Vacaro, que le gouvernement espagnol avait placé sous mes ordres. Je demandai à cet officier s’il voulait me conduire à Barcelone, occupé par les Français, lui promettant que, si l’on faisait mine de le retenir, je reviendrais sur-le-champ me constituer prisonnier.