Le jour même, Alloy fut remplacé dans le commandement de la forteresse par le colonel irlandais du régiment d’Ultonia ; le corsaire partit pour une nouvelle croisière, emmenant Pablo Blanco, et je redevins le marchand ambulant de Schwekat.

Du moulin à vent où nous faisions notre quarantaine, je voyais flotter le pavillon tricolore sur la forteresse de Figueras. Des reconnaissances de cavalerie venaient quelquefois jusqu’à la distance de cinq à six cents mètres ; il ne m’eût donc pas été très-difficile de m’échapper. Cependant, comme les règlements contre ceux qui violent les lois sanitaires sont très-rigoureuses en Espagne, comme ils prononcent la peine de mort contre celui qui les enfreint, je ne me déterminai à m’évader que la veille de notre entrée en libre pratique.

La nuit étant venue, je me glissai à quatre pattes le long des broussailles, et j’eus bientôt dépassé la ligne des sentinelles qui nous gardaient. Une rumeur bruyante que j’entendis parmi les Maures me détermina à rentrer, et je trouvai ces pauvres gens dans un état d’inquiétude indicible : ils se croyaient perdus, si je partais ; je restai donc.

Le lendemain, un fort piquet de troupes se présenta devant le moulin. Les manœuvres qu’il faisait nous inspirèrent à tous des inquiétudes, notamment au capitaine Krog : « Que veut-on faire de nous ?… s’écria-t-il. — Hélas ! vous ne le verrez que trop tôt, » répliqua l’officier espagnol. Cette réponse fit croire à tout le monde qu’on allait nous fusiller. Ce qui aurait pu me fortifier dans cette idée, c’était l’obstination que le capitaine Krog et deux autres individus de petite taille mettaient à se cacher derrière moi. Un maniement d’armes nous fit penser que nous n’avions plus que quelques secondes à vivre.

En analysant les sensations que j’éprouvai dans cette circonstance solennelle, je suis arrivé à me persuader qu’un homme que l’on conduit à la mort n’est pas aussi malheureux que le public se l’imagine. Cinquante idées se présentaient presque simultanément à mon esprit, et je n’en creusais aucune ; je me rappelle seulement les deux suivantes, qui sont restées gravées dans mon souvenir : en tournant la tête vers ma droite, j’apercevais le drapeau national flottant sur les bastions de Figueras, et je me disais : « Si je me déplaçais de quelques centaines de mètres, je serais entouré de camarades, d’amis, de concitoyens, qui me serreraient affectueusement les mains ; ici, sans qu’on puisse m’imputer aucun crime, je vais, à vingt-deux ans, recevoir la mort. » Mais voici ce qui m’émut le plus profondément : en regardant les Pyrénées, j’en voyais distinctement les pics, et je réfléchis que ma mère, de l’autre côté de la chaîne, pouvait en ce moment suprême les regarder paisiblement.

XXVIII

Les autorités espagnoles, reconnaissant que pour racheter ma vie je ne me déclarais pas le propriétaire du bâtiment, nous firent conduire, sans autre molestation, à la forteresse de Rosas. Ayant à défiler devant presque tous les habitants de la ville, j’avais d’abord voulu, par un sentiment de fausse honte, laisser dans le moulin les restes de nos repas de la semaine. Mais M. Berthemie, plus prévoyant que moi, portait sur l’épaule une grande quantité de morceaux de pain noir passés dans une ficelle ; je l’imitai ; je me munis bravement de notre vieille marmite, la mis sur mon épaule, et c’est dans cet accoutrement que je fis mon entrée dans la fameuse forteresse.

On nous plaça dans une casemate où nous avions à peine l’espace nécessaire pour nous coucher. Dans le moulin à vent, on nous apportait, de temps en temps, quelques provisions venant de notre navire. Ici, le gouvernement espagnol pourvoyait à notre nourriture ; nous recevions tous les jours du pain et une ration de riz ; mais, comme nous n’avions aucun moyen de cuisson, nous étions en réalité réduits au pain sec.

Le pain sec était une nourriture bien peu substantielle pour qui voyait à la porte de sa prison, de sa casemate, une vivandière vendant des raisins à deux liards la livre et faisant cuire, à l’abri d’un demi-tonneau, du lard et des harengs ; mais nous n’avions pas d’argent pour nous mettre en rapport avec cette marchande. Je me décidai alors, quoique avec un très-grand regret, à vendre une montre que mon père m’avait donnée. On m’en offrit à peu près le quart de sa valeur ; il fallut bien accepter, puisqu’il n’y avait pas de concurrents.

Possesseurs de soixante francs, nous pûmes, M. Berthemie et moi, assouvir la faim dont nous souffrions depuis longtemps ; mais nous ne voulûmes pas que ce retour de fortune ne profitât qu’à nous seuls, et nous fîmes des libéralités qui furent très-bien accueillies par nos compagnons de captivité. Si cette vente de ma montre nous apportait quelque soulagement, elle devait plus tard plonger une famille dans la douleur.