La ville de Rosas tomba au pouvoir des Français, après une courageuse résistance. La garnison prisonnière fut envoyée en France, et passa naturellement à Perpignan. Mon père, en quête de nouvelles, allait partout où des Espagnols se trouvaient réunis. Il entra dans un café au moment où un officier prisonnier tirait de son gousset la montre que j’avais vendue à Rosas. Mon bon père vit dans ce fait la preuve de ma mort et tomba évanoui. L’officier tenait la montre de troisième main, et ne put donner aucun détail sur le sort de la personne à qui elle avait appartenu.
XXIX
La casemate étant devenue nécessaire aux défenseurs de la forteresse, on nous transporta dans une petite chapelle où l’on déposait pendant vingt-quatre heures les morts de l’hôpital. Là, nous étions gardés par des paysans venus, à travers la montagne, de divers villages et particulièrement de Cadaquès. Ces paysans, très-empressés de raconter ce qu’ils avaient vu de curieux pendant leur campagne d’un jour, me questionnaient sur les faits et gestes de tous mes compagnons d’infortune. Je satisfaisais amplement leur curiosité, étant le seul de la troupe qui sût parler l’espagnol.
Pour capter leur bienveillance, je les questionnais moi-même longuement sur ce qu’était leur village, sur les travaux qu’on y exécutait, sur la contrebande, leur principale industrie, etc., etc. Ils répondaient à mes questions avec la loquacité ordinaire aux campagnards. Le lendemain, nos gardiens étaient remplacés par d’autres habitants du même village. « En ma qualité de marchand ambulant, dis-je à ces derniers, j’ai été jadis à Cadaquès, » et me voilà leur parlant de ce que j’avais appris la veille, de tel individu, qui se livrait à la contrebande avec plus de succès que les autres, de sa belle habitation, des propriétés qu’il possédait près du village, enfin d’une foule de particularités qui ne semblaient pouvoir être connues que d’un habitant de Cadaquès. Ma plaisanterie produisit un effet inattendu. Des détails si circonstanciés, se dirent nos gardiens, ne peuvent pas être connus d’un marchand ambulant ; ce personnage que nous trouvons ici, dans une si singulière société, est certainement originaire de Cadaquès ; et le fils de l’apothicaire doit avoir à peu près son âge. Il était allé en Amérique tenter la fortune : c’est évidemment lui qui craint de se faire connaître, ayant été rencontré avec toutes ses richesses sur un bâtiment qui se rendait en France. Le bruit grandit, prend de la consistance, et parvient aux oreilles d’une sœur de l’apothicaire, établie à Rosas. Elle accourt, croit me reconnaître et me saute au cou. Je proteste contre l’identité : « Bien joué ! me dit-elle ; le cas est grave, puisque vous avez été trouvé sur un bâtiment qui se rendait en France ; persistez toujours dans vos dénégations ; les circonstances deviendront peut-être plus favorables, et j’en profiterai pour assurer votre délivrance. En attendant, mon cher neveu, je ne vous laisserai manquer de rien. » Et, en effet, nous recevions, tous les matins, M. Berthemie et moi, un repas confortable.
XXX
L’église étant devenue nécessaire à la garnison pour en faire un magasin, on nous transporta, le 25 septembre 1808, dans un fort de la Trinité, dit le Bouton de Rosas, citadelle située sur un monticule à l’entrée de la rade, et nous fûmes déposés dans un souterrain profond, où la lumière du jour ne pénétrait d’aucun côté. Nous ne restâmes pas longtemps dans ce lieu infect ; non parce qu’on eut pitié de nous, mais parce qu’il offrit un refuge à une partie de la garnison attaquée par les Français. On nous fit descendre, la nuit, jusqu’au bord de la mer, et l’on nous transporta, le 17 octobre, au port de Palamos. Nous fûmes renfermés dans un ponton ; nous jouissions cependant d’une certaine liberté ; on nous laissait aller à terre pendant quelques heures et promener nos misères et nos haillons dans la ville. C’est là que je fis la connaissance de la duchesse douairière d’Orléans, mère de Louis-Philippe. Elle avait quitté la ville de Figueras, où elle résidait, parce que, me dit-elle, trente-deux bombes, parties de la forteresse, étaient tombées dans son habitation. Elle avait alors le projet de se réfugier à Alger, et elle me demanda de lui amener le capitaine du bâtiment dont elle aurait peut-être à invoquer la protection. Je racontai à mon raïs les malheurs de la princesse ; il en fut ému, et je le conduisis chez elle. En entrant, il ôta par respect ses babouches, comme s’il avait pénétré dans une mosquée, et, les tenant à la main, il alla baiser un pan de la robe de madame d’Orléans. La princesse fut effrayée à l’aspect de cette mâle figure portant la plus longue barbe que j’aie jamais vue ; elle se remit bientôt, et tout se passa avec un mélange de politesse française et de courtoisie orientale.
Les soixante francs de Rosas étaient dépensés. Madame d’Orléans aurait bien voulu nous venir en aide ; mais elle était elle-même sans argent. Tout ce dont elle put nous gratifier fut un morceau de sucre en pain. Le soir de notre visite, j’étais plus riche que la princesse. Pour soustraire à la fureur du peuple les Français qui avaient échappé aux premiers massacres, le gouvernement espagnol les renvoyait en France sur de frêles bâtiments. L’un des cartels vint jeter l’ancre à côté de notre ponton. Un des malheureux expatriés me reconnut et m’offrit une prise de tabac. En ouvrant la tabatière, j’y trouvai una onza de oro (une once d’or), l’unique débris de sa fortune. Je lui remis cette tabatière, avec force remerciements, après y avoir renfermé un papier contenant ces mots : « Le compatriote porteur de ce billet m’a rendu un grand service ; traitez-le comme un de vos enfants. » Ma demande, comme de raison, fut exaucée ; c’est par ce morceau de papier, grand comme la onza de oro, que ma famille apprit que j’existais encore, et que ma mère, modèle de piété, put cesser de faire dire des messes pour le repos de mon âme.
Cinq jours après, un de mes hardis compatriotes arrivait à Palamos, après avoir traversé les lignes des postes français et espagnols en présence, portant à un négociant qui avait des amis à Perpignan l’invitation de me fournir tout ce dont j’aurais besoin. L’Espagnol se montra très-disposé à déférer à l’invitation ; mais je ne profitai pas de sa bonne volonté, à cause des événements que je rapporterai tout à l’heure.
L’Observatoire de Paris est très-près de la barrière : dans ma jeunesse, curieux d’étudier les mœurs du peuple, j’allais me promener en vue de ces cabarets que le besoin de se soustraire au paiement de l’octroi a multipliés hors des murs de la capitale ; dans mes courses, j’étais souvent humilié de voir des hommes se disputer un morceau de pain, comme l’eussent fait des animaux. Mes sentiments ont bien changé à ce sujet depuis que j’ai été personnellement en butte aux tortures de la faim. J’ai reconnu, en effet, qu’un homme, quelles qu’aient été son origine, son éducation et ses habitudes, se laisse gouverner, dans certaines circonstances, bien plus par son estomac que par son intelligence et son cœur. Voici le fait qui m’a suggéré ces réflexions.
Pour fêter l’arrivée inespérée d’una onza de oro, nous nous étions procuré, M. Berthemie et moi, un immense plat de pommes de terre ; l’officier d’ordonnance de l’empereur le dévorait déjà du regard, quand un Marocain qui faisait ses ablutions près de nous avec un de ses compagnons, le remplit involontairement d’ordures. M. Berthemie ne put maîtriser sa colère, s’élança sur le maladroit Musulman, et lui infligea une rude punition.