Tel est le tableau, encore bien incomplet malgré les richesses immenses qu’il renferme, des travaux de M. Arago. Ils l’ont élevé au rang des hommes les plus éminents du XIXe siècle. Son nom sera honoré partout où se conservent le respect pour les services rendus aux sciences, le sentiment de la dignité de l’homme et de l’indépendance de la pensée, l’amour des libertés publiques. Mais ce n’est pas seulement l’autorité d’une puissante intelligence qui a donné à M. Arago la popularité dont il a joui ; ce qui a contribué encore à mettre son nom en honneur, c’est le zèle consciencieux qui ne s’est point démenti à l’approche de la mort, ce sont ses efforts désespérés pour remplir jusqu’au dernier moment les devoirs les plus minutieux. Il ne faut pas non plus oublier le charme de sa diction, l’aménité de ses mœurs, la bienveillance de son caractère. Capable du plus tendre dévouement, modérant toujours par sa bonté naturelle la vivacité d’une âme ardente, M. Arago a goûté, au centre d’une famille spirituelle et aimante, les paisibles douceurs de la vie domestique. Ce qu’une touchante assiduité, l’exercice d’une intelligente prévoyance, et le zèle le plus tendre et le plus inventif ont pu offrir de consolation et de soulagement, M. Arago l’a trouvé pendant le lent épuisement de ses forces, dans le cercle, malheureusement trop étroit, des parents qui lui étaient chers. Il est mort environné de ses fils ; d’une sœur, madame Mathieu, digne de la tendre affection d’un tel frère ; d’une nièce, madame Laugier, qui s’est consacrée à lui avec la plus touchante abnégation, et qui, au dernier moment, s’est montrée aussi grande dans la douleur que noble dans le dévouement.

Éloigné du lit de souffrance de M. Arago, je n’ai pu faire entendre que de loin les accents de ma vive affliction. La certitude même d’une perte prochaine n’a pu en diminuer l’amertume. Pour rendre un dernier hommage à celui qui vient de descendre dans la tombe, je consignerai ici quelques lignes qui déjà ont été publiées ailleurs. « Ce qui caractérisait, disais-je, cet homme unique, ce n’était pas seulement la puissance du génie qui produit et féconde, ou cette rare lucidité qui sait développer des aperçus nouveaux et compliqués, comme choses longuement acquises à l’intelligence humaine ; c’était aussi le mélange attrayant de la force et de l’élévation d’un caractère passionné, avec la douceur affectueuse du sentiment. Je suis fier de penser que, par mon tendre dévouement et par la constante admiration que j’ai exprimée dans tous mes ouvrages, je lui ai appartenu pendant quarante-quatre ans, et que mon nom sera parfois prononcé à côté de son grand nom. »

Alexandre de HUMBOLDT.

Potsdam, novembre 1853.

HISTOIRE
DE
MA JEUNESSE[1].

[1] Œuvre posthume.

I

Je n’ai pas la sotte vanité de m’imaginer que quelqu’un, dans un avenir même peu éloigné, aura la curiosité de rechercher comment ma première éducation s’est faite, comment mon intelligence s’est développée ; mais des biographes improvisés et sans mission, ayant donné à ce sujet des détails complètement inexacts, et qui impliqueraient la négligence de mes parents, je me crois obligé de les rectifier.

II