Je naquis le 26 février 1786, dans la commune d’Estagel, ancienne province du Roussillon (département des Pyrénées-Orientales). Mon père, licencié en droit, avait de petites propriétés en terres arables, en vignes et en champs d’oliviers, dont le revenu faisait vivre sa nombreuse famille.
J’avais donc trois ans en 1789, quatre ans en 1790, cinq ans en 1791, six ans en 1792, et sept ans en 1793, etc.
Le lecteur a par-devers lui les moyens de juger si, comme on l’a dit, comme on l’a imprimé, j’ai trempé dans les excès de notre première révolution.
III
Mes parents m’envoyèrent à l’école primaire d’Estagel, où j’appris de bonne heure à lire et à écrire. Je recevais en outre, dans la maison paternelle, des leçons particulières de musique vocale. Je n’étais, du reste, ni plus ni moins avancé que les autres enfants de mon âge. Je n’entre dans ces détails que pour montrer à quel point se sont trompés ceux qui ont imprimé que, à l’âge de quatorze à quinze ans, je n’avais pas encore appris à lire.
Estagel était une étape pour une portion des troupes qui, venant de l’intérieur, allaient à Perpignan ou se rendaient directement à l’armée des Pyrénées. La maison de mes parents se trouvait donc presque constamment remplie d’officiers et de soldats. Ceci, joint à la vive irritation qu’avait fait naître en moi l’invasion espagnole, m’avait inspiré des goûts militaires si décidés, que ma famille était obligée de me faire surveiller de près pour empêcher que je ne me mêlasse furtivement aux soldats qui partaient d’Estagel. Il arriva souvent qu’on m’atteignit à une lieue du village, faisant déjà route avec les troupes.
Une fois, ces goûts guerroyants faillirent me coûter cher. C’était la nuit de la bataille de Peires-Tortes. Les troupes espagnoles, en déroute, se trompèrent en partie de chemin. J’étais sur la place du village, avant que le jour se levât ; je vis arriver un brigadier et cinq cavaliers qui, à la vue de l’arbre de la liberté, s’écrièrent : Somos perdidos ! Je courus aussitôt à la maison m’armer d’une lance qu’y avait laissée un soldat de la levée en masse, et, m’embusquant au coin d’une rue, je frappai d’un coup de cette arme le brigadier placé en tête du peloton. La blessure n’était pas dangereuse ; un coup de sabre allait cependant punir ma hardiesse, lorsque des paysans, venus à mon aide et armés de fourches, renversèrent les cinq cavaliers de leurs montures et les firent prisonniers. J’avais alors sept ans.
IV
Mon père étant allé résider à Perpignan, comme trésorier de la monnaie, toute la famille quitta Estagel pour l’y suivre. Je fus alors placé comme externe au collége communal de la ville, où je m’occupai presque exclusivement d’études littéraires. Nos auteurs classiques étaient devenus l’objet de mes lectures de prédilection. Mais la direction de mes idées changea tout à coup, par une circonstance singulière que je vais rapporter.
En me promenant un jour sur le rempart de la ville, je vis un officier du génie qui y faisait exécuter des réparations. Cet officier, M. Cressac, était très-jeune ; j’eus la hardiesse de m’en approcher et de lui demander comment il était arrivé si promptement à porter l’épaulette. « Je sors de l’École polytechnique, répondit-il. — Qu’est-ce que cette école-là ? — C’est une école où l’on entre par examen. — Exige-t-on beaucoup des candidats ? — Vous le verrez dans le programme que le Gouvernement envoie tous les ans à l’administration départementale ; vous le trouverez d’ailleurs dans les numéros du journal de l’École, qui existe à la bibliothèque de l’école centrale. »