Deux parts sont à faire dans l’histoire des savants : l’histoire de ce qu’ils ont ajouté au monument de la connaissance humaine d’une part, et d’autre part leur esprit en lui-même, en quelque sorte l’anecdote de leur vie.

Pour apprécier le caractère privé de François Arago, il faut avoir joui des douceurs de sa bienveillance, il faudrait peindre cet intérieur patriarcal de l’Observatoire, redire ce que l’on a vu dans cette retraite de l’homme de génie et du sage. Mais comment ouvrir à l’œil du public l’intérieur de cette famille aujourd’hui désolée, et révéler le secret dont aiment à s’envelopper les esprits nobles et délicats, les pures et touchantes vertus ?

Arago était un de ces hommes que notre temps ne reproduit pas. Les idées que le dernier siècle a allumées sur le monde étaient dans son esprit comme des croyances simples, comme les lumières du sens commun qui n’admettent ni doutes ni raffinements. Mais à l’esprit de son époque il joignait la simplicité de mœurs, le respect du devoir, la sagesse pratique. Son esprit juste, vaste, droit, positif, allait au but et préférait le vrai et l’utile aux idées brillantes et hasardées. Sa probité et sa justice en firent un de ces religieux gardiens du bien public qui accomplissent par devoir ce que d’autres tentent par ambition. En faisant bien, il cédait à la pente de son esprit, aux résolutions de sa volonté, et il lui aurait fallu se contraindre pour agir autrement.

Ce savant si illustre, cet esprit si vaste, cet homme si austère, si inflexible, était aimable et serein. Dans les dernières années de sa vie, malgré ses souffrances, sa bienveillance active et constante ne se démentit jamais ; une gaieté douce jointe à un esprit plein de finesse donnait un charme inexprimable à son commerce. Son esprit, animé par mille souvenirs, prêtait à son entretien un intérêt soutenu, profond, et l’on pressentait toujours, même dans les causeries les plus légères, les richesses d’âme de cet homme à part dans l’élite de la famille humaine.

Quelques anecdotes serviront à peindre son caractère et la tournure de son esprit.

Nous l’avons dit, Arago n’a jamais porté une décoration, il avait peut-être toutes celles de l’Europe. Jamais il n’écrivit pour remercier ceux qui lui envoyaient ces marques de distinction, jamais surtout il ne fit aucune démarche pour les obtenir.

Un de ses élèves, celui qui l’a payé de sa protection par la plus noire ingratitude, venait d’être nommé chevalier de la Légion d’honneur. Ivre de joie, c’est M. Salvandy qui l’a dit, il voulut être présenté au roi Louis-Philippe, en habit d’académicien et avec sa croix. Malheureusement il n’avait reçu que son brevet, et son habit de membre de l’Institut n’était pas encore taillé. De là grand déplaisir de la part du jeune savant, et il l’exprimait dans la chambre d’Arago. Celui-ci lui dit avec ce sourire plein de malice qui n’appartenait qu’à lui : Je ne puis vous prêter mon habit, il serait trop grand pour vous ; mais prenez dans mes décorations, si vous voulez, vous en aurez l’étrenne : je ne les ai jamais mises.

Après la chute de l’empire, Arago, douloureusement affecté par l’invasion de la France, s’enferma à l’Observatoire pour ne pas voir les étrangers vainqueurs. Il était déjà célèbre. Le roi de Prusse voulut le voir. M. de Humboldt, l’illustre ami d’Arago, fit de vains efforts pour obtenir de lui qu’il se laissât présenter au roi de Prusse. Arago refusa.

Un soir, Arago venait de se lever de table et il était entré avec deux amis dans la salle de billard. On entend le bruit d’une chaise de poste. Un instant après, M. de Humboldt entre accompagné d’un monsieur en casquette et en costume de voyage.

« Je pars pour Berlin, dit-il à Arago, et je n’ai pas voulu partir sans venir vous embrasser. Monsieur part avec moi et je l’ai prié de monter près de vous pour qu’il ne m’attendît pas dans la voiture. »