Arago salue l’étranger, lui montre une banquette en le priant de s’asseoir, et il se met à causer affectueusement avec M. de Humboldt. Au bout d’une heure de causerie, M. de Humboldt prend congé d’Arago, l’étranger se lève, salue et se retire avec M. de Humboldt sans que l’on se fût autrement occupé de lui. A peine sont-ils partis, Arago se met à rire. « Cet excellent ami, dit-il, il croit sans doute que je n’ai pas reconnu le roi de Prusse. »

En effet, c’était le roi de Prusse lui-même qui était venu en casquette et en costume de voyage. Il tenait à voir Arago et il allait aussi vers les montagnes quand elles ne se dérangeaient pas pour venir à lui.

Nous avons prononcé plus haut le nom de Waterloo. Ce nom prononcé nous rappelle une anecdote que M. Quetelet raconta dans la séance du cercle artistique de Bruxelles, où, sur la prière des membres du cercle, il parla de François Arago et de ses découvertes, quelque temps après la mort de ce grand homme. Dans un voyage que les deux astronomes avaient fait à Londres, quelques Anglais, avec plus d’insistance peut-être que d’urbanité, voulaient conduire leurs hôtes au pont de Waterloo et leur faire admirer ce chef-d’œuvre du génie anglais. François Arago, que ce mot de Waterloo blessait profondément, parce qu’il lui rappelait en même temps qu’un grand désastre l’invasion qui s’ensuivit, François Arago refusa obstinément l’invitation. Ses hôtes, voyant qu’il n’y avait pas moyen de le vaincre de front sur ce chapitre, eurent recours à la ruse. Ils s’embarquèrent, un jour, sur la Tamise avec l’illustre savant, sous prétexte de lui faire contempler le tableau admirable que présente le mouvement de la navigation sur la Tamise, et c’est ainsi que, tout en regardant et en causant, François Arago se trouva malgré lui en présence du pont qu’il ne voulait pas voir.

« Eh bien, lui dirent les Anglais ravis du succès de leur ruse, eh bien, que dites-vous de notre pont ?

« Votre pont, répondit Arago, prenant son parti de la surprise qui lui était faite, votre pont de Waterloo a une arche de trop, tout au moins, et cette arche, pour être à sa place, devrait être reportée à Berlin. »

La conversation remise par cette saillie sur le ton de la plaisanterie, la promenade continua sans encombre. Quelques sceptiques essayeront de sourire de ce patriotisme visible dans les plus petits détails, les honnêtes gens de tous les pays y applaudiront au contraire.

A défaut des confidences trop intimes de la famille, qu’il nous soit permis de divulguer, une fois encore, celles de l’amitié dans un détail qui, pour être puéril, n’en est pas moins charmant : l’homme se peint dans les petites choses non moins que dans les grandes.

F. Arago, dans les heures qu’il était forcé parfois de dérober à la science, était d’un commerce si aimable, si enjoué, d’une si charmante bonhomie, qu’on retrouvait en lui la candeur et la naïveté gauloise dans tout son épanouissement. Il se trouvait un soir à Louvain avec son confrère de Bruxelles, M. Quetelet, dont on ne s’étonnera pas que nous invoquions volontiers le nom et les souvenirs. Il n’y avait qu’une seule chambre disponible pour les deux savants, dans l’hôtel où ils étaient descendus. Cette chambre avait bien deux lits ; mais une chambre à partager, c’était déjà, à ce qu’il paraît, quelque chose d’assez embarrassant pour les deux amis, peu habitués à une aussi complète communauté. F. Arago se tournait et se retournait dans ladite chambre. M. Quetelet en faisait autant, et leur toilette de nuit n’avançait pas.

F. Arago, plus impatient que son savant collègue, prit enfin un grand parti, et, se plaçant résolûment devant le secrétaire perpétuel de l’Académie de Bruxelles :

— « C’est que, lui dit-il en homme qui est décidé à ne pas reculer d’une semelle, c’est que j’ai l’habitude de me coiffer la nuit d’un casque à mèche ! »