Et quand la chose fut dite, il respira.
« D’un casque à mèche ! répliqua son interlocuteur, respirant à son tour : c’est comme moi, je n’osais pas vous le dire. »
Mais si c’était tout pour M. Quetelet, ce n’était pas tout pour F. Arago. Il lui restait un second aveu à faire, aveu qui lui coûtait sans doute autant que le premier, car il se promenait de long en large dans sa chambre, et le seul progrès accompli dans ses préparatifs se dressait au haut de sa tête retombant à demi sur son front encore soucieux. La promenade semblait interminable. Son confrère, dont le flegme est bien connu à Bruxelles, attendait patiemment qu’elle finît, pensant que, sans doute, son compagnon était plongé dans quelque méditation profonde, quand François Arago, faisant face tout d’un coup au danger :
— « C’est que, dit-il avec un surcroît d’énergie, c’est que je ne vous ai pas tout dit. Je ne vous ai fait que la moitié de ma confession ; voici le reste. Dès que j’ai fermé les yeux, je ronfle !!
— « Si ce n’est que cela, dit M. Quetelet, rassurez-vous ; je dors, moi, comme un enfant, et dès que je dors, il n’est pas de bruit qui me réveille. »
Quelques secondes après, les deux amis dormaient chacun à leur façon, et la nuit fut bonne pour tous deux.
Personne n’a eu le sentiment de la nationalité plus fortement développé qu’Arago. Les offres d’argent de Napoléon détrôné et désirant se réfugier en Amérique ne purent pas le décider à abandonner la France ; la promesse de la direction des sciences en Russie, alors même que la Restauration se montrait hostile à son égard, ne put le décider à quitter le sol natal. « Tant qu’on me laissera un coin de terre pour y poser le pied d’un télescope, je dois le résultat de mes travaux à mon pays. » Telle est la réponse que fit un jour le savant désintéressé à un envoyé d’Alexandre.
Nous avons parlé plus haut de cette faculté merveilleuse d’Arago de rendre claires et intelligibles aux intelligences les plus ordinaires les considérations scientifiques de l’ordre le plus élevé. Il avait adopté, pour reconnaître que son auditoire l’avait compris, un procédé curieux et singulier.
Lorsqu’il donnait son cours d’astronomie, et qu’en discourant il éclairait de sa parole les labyrinthes de la science, que tout le monde les arpentait avec lui, bien sûr de retrouver plus tard son chemin, alors il avait une habitude fort originale. D’un regard il parcourait son auditoire, il y cherchait le front le plus déprimé, la figure la plus inintelligente, la physionomie la plus insignifiante ; cet auditeur si singulièrement choisi étant trouvé, Arago ne s’adressait plus qu’à lui. C’est sur ce visage inintelligent qu’il étudiait l’effet de ses paroles. Il le regardait s’illuminer peu à peu aux vibrations de sa parole claire et lumineuse.
Lorsque sur cette figure Arago pouvait lire qu’il était compris, alors il était certain que tout le monde avait compris aussi, et qu’il ne restait de doute pour personne. Cet auditeur était son thermomètre intellectuel.