La lumière et ses jeux infinis, les subtiles métamorphoses qu’elle éprouve en passant au filtre des cristaux, c’était la matière des discours qu’Arago prononçait chaque semaine devant un auditoire dont la grande partie n’eût pas su, au début, ce que c’est qu’un rayon polarisé. A la fin de ces admirables leçons, tout le monde avait compris, et l’émotion qu’avaient éveillée les premiers mots de l’orateur avait changé de caractère sans rien perdre de sa vivacité.
Finissant comme il avait commencé, Arago, qui, bien jeune encore, avait refusé son vote à l’établissement du premier empire, refusa son serment à Napoléon III, après le 2 décembre. On n’osa pas le frapper pour cet acte de courage ; il fut jugé supérieur à la loi qui venait d’être faite pour tous.
Depuis bien longtemps déjà, la mort était assise à son chevet ; elle dévorait son illustre proie, avec un cortége inaccoutumé de maladies mortelles. D’abord ce fut un diabète sucré, peu intense, mais qui épuisa rapidement les forces du malade. Au diabète succéda une albuminurie, ou maladie de Bright, dont on ne cite pas une seule guérison, qui détruit incessamment l’organisme, pour ne plus laisser, au bout de quelques mois, qu’un cadavre. Cette fois, une hydropisie de poitrine, avec épanchement, étouffements, enflure des extrémités, ne donna pas à l’albuminurie le temps de triompher d’une des plus puissantes organisations humaines.
Arago, à la veille de sa mort, avait conservé toute la jeunesse de son intelligence, toute sa force audacieuse. Il avait conservé cette volonté puissante et supérieure dirigeant la recherche, saisissant la vérité, la pressant dans tous ses enchaînements, l’approfondissant en tous ses points. Quelques jours avant sa mort, il voulut aller encore à l’Académie, pour y dépouiller la correspondance et présenter des rapports. Jamais il ne fut plus jeune d’idée, plus clair, plus profond.
Dans une salle à côté, sa nièce et son médecin attendaient avec anxiété, croyant que cette âme si puissante allait briser son enveloppe affaiblie.
Il mourut tout à coup le 2 octobre 1853, à l’âge de soixante-sept ans et sept mois, entouré de la plupart des siens et jetant une dernière pensée à son plus jeune frère, qu’il aima toujours comme l’aîné de ses fils. Il savait, il disait que l’exilé ne pouvait rien solliciter, pas même la plus triste faveur, d’un pouvoir à qui lui-même avait refusé le serment.
Les adversaires naturels de François Arago, ceux que la politique et la différence des tempéraments devaient lui faire, ses adversaires, même ceux du jour de sa mort, n’ont pu lui refuser une part de la justice qu’il méritait.
Voici en quels termes bizarres M. de Sainte-Beuve, historiographe donné à la mémoire d’Arago par le Moniteur du nouvel Empire, résume sa pensée ou peut-être le mot d’ordre donné à sa pensée à la fin d’un article dans le courant duquel on ne retrouve que la moitié des qualités félines de l’auteur des Causeries littéraires, la griffe s’y montrant plus que le velours ; M. Sainte-Beuve, mélange singulier de souplesse et de lenteur, esprit difficile à classer, et qu’un naturaliste définissait ainsi : « Genre nouveau, manquant de caractères, produit de races opposées ; si c’est quelque chose, et c’est en effet quelque chose, c’est un phénomène, c’est un écureuil patient ; » M. Sainte-Beuve devait éprouver quelques difficultés à faire le portrait de François Arago ; ce n’est pas une de ces figures qu’on peut peindre en miniature. Homme de goût, malgré tout, M. de Sainte-Beuve le sent bien. Aussi, après avoir tourné pendant quatre colonnes au bas du géant sans parvenir à l’entamer, il se décide enfin à se hisser dessus et, élargissant tout à coup sa manière, il fait de sa plume un ciseau de sculpteur, et avec une emphase rare chez lui, il dit : « Un grand portrait de François Arago, portrait en pied, serait à faire, et, si on le traitait de la même manière qu’il a traité les autres, Monge par exemple, et pas plus délicatement, il s’y peindrait tant bien que mal tout entier. Pour moi, qui ne puis que rêver à ces choses, je me figurerais volontiers une double statue d’Arago, l’une de lui jeune, dans la beauté de son ardeur et dans son plus mâle essor, voué à la pure science, à la mesure du globe, à la découverte des esprits célestes et des lois de la lumière, tel qu’il pouvait être à vingt et un ans dans ses veilles sereines sur le plateau du Desierto de las Palmas. La seconde statue, qu’il conviendrait peut-être de placer sur un écueil, nous le présenterait, après la double carrière fournie, figure visiblement attristée, imposante toujours ; de haute stature ; la tête inclinée et fléchie, et comme à demi foudroyée ; semblant avertir par un geste les savants de ne point donner trop à l’aveugle sur le seuil populaire : mais même alors, et de quelque côté qu’on regarde, gravez et faites lire encore sur le piédestal la date mémorable des services rendus. »
Deux statues, soit. Quant à l’attitude indiquée pour la seconde, la réponse à M. Sainte-Beuve et au Moniteur est dans ce fait : au jour marqué pour les obsèques de François Arago, soixante mille personnes, qu’on eût eu de la peine à rassembler sans doute pour tout autre membre de l’Institut et peut-être pour l’Institut tout entier, soixante mille personnes, malgré les mesures prises par le gouvernement, plus jaloux de ce deuil public qu’il ne voulait le faire paraître, et malgré une pluie battante, lui formèrent spontanément le cortége funèbre le plus glorieux. On y voyait les hommes les plus considérables dans les lettres, dans les sciences, dans les arts, dans la politique parmi ceux à qui le 2 décembre a laissé une patrie. Le gouvernement même et l’armée lui rendirent de grands honneurs. Le prince de la science méritait bien d’être traité comme un prince de la guerre. La jeunesse des écoles, les ouvriers de toutes les industries, un bouquet d’immortelles à la boutonnière, se pressaient autour du cercueil d’un homme qu’ils savaient avoir tant aimé les jeunes gens et le peuple.
Comme citoyen, Arago est regretté autant que comme savant. Au milieu de cette versatilité des convictions, de cette corruption des consciences qui désolent notre âge, il est consolant de voir ces hommes antiques qui restent debout pour indiquer à la génération qui s’égare les voies de la vérité et de la justice. Quand ces hommes disparaissent, c’est un deuil public, car ils ne se remplacent pas.