Mais Deus ne volt qu'il seit mort ne vencut.

(Chanson de Roland, st. 263.)

«Charlemagne chancelle; peu s'en faut qu'il ne soit tombé, etc.»

Le tréma est, comme les accents, d'invention très-moderne. Observons que tous ces signes extérieurs imaginés pour maintenir la prononciation, en ont au contraire hâté la ruine, en poussant à l'oubli des conventions d'orthographe qui la régissaient autrefois. Ces signes inspiraient une sécurité trompeuse: où l'on ne les voyait pas, on a mal prononcé; et comme rien n'est plus vite omis ou ajouté, le mauvais usage s'est substitué facilement au bon; les gens qui ne lisaient pas ont évité cet inconvénient: ils continuent à dire chaü et je haïs.

Ce fut l'oracle Vaugelas qui, de son autorité privée, décida qu'il fallait dire je hais et nous haïssons. Il devait au moins autoriser la forme usitée alors en province, nous hayons, vous hayez, ils hayent, cela eût été conséquent; mais il semble que ce redouté Vaugelas se soit plu à faire éclater sa toute-puissance dans l'inconséquence de sa décision; pareil à ces tyrans qui s'appliquent dans leurs actes à choquer la raison, pour constater d'autant mieux qu'ils ne reconnaissent aucune loi supérieure à leur volonté, non pas même le sens commun.

Au surplus, le guide principal des grammairiens du XVIIe siècle était une sorte d'empirisme qu'ils appelaient l'usage, sans distinguer le bon du mauvais par l'étude des origines. Les autorités ordinairement invoquées par Ménage sont la cour, les Parisiens, et par-dessus tout les dames; sans oublier ses propres ouvrages, qui l'emportent sur tout le reste: «J'ai dit dans mon Jardinier… J'ai écrit dans mon Oiseleur… dans mon éclogue de Christine… dans mes Origines, etc.» Il a aussi quelques vieux livres auxquels il s'en réfère de temps à autre; mais pas beaucoup: cela se borne à peu près à Rabelais et au dictionnaire de Nicot. Par exemple, M. de Vaugelas veut qu'on dise l'île de Chypre; Ménage lui résiste hardiment, parce que Nicod dit l'île de Cypre. Il se rallie à Nicod. Mais les dames disent de la poudre de Chypre, il ne peut se le dissimuler. Comment faire pour être avec les dames sans être avec Vaugelas? Dans ce combat de l'amour-propre et de la galanterie, qui sera le vainqueur? Ménage trouve un moyen le plus simple du monde de tout concilier:—«Je dirais donc l'île de Cypre et de la poudre de Chypre.» (Observ., p. 290.) Il n'a pas cédé!

Ce tour de passe-passe est digne de celui qui fait venir Mandore, sorte de luth, de Pandore, en changeant P en M, étymologie au moins aussi plaisante que celle d'Alfana, dérivé d'Equus. La difficulté ne serait pas plus grande à tirer Pandore de Mandore, en changeant M en P.

Le XIIe siècle, serrant de près l'étymologie latine, avait fait de adorare, aurer;—de adornare, aurner;—de aperire, auverir;—d'adjuvare, aidier;—d'adumbrare, aumbrer, et aumbremens;—d'adunare, auner. Prononcez tous ces mots avec la diérèse.

—«Et ço requiere que nostre sires me parduint cel pechie, s'il avient que mis sires entred al temple Remon pur aurer; e s'il se apuit sur mei, si je aur al temple Remon quant mis sires i aurrad.» (IVe liv. des Rois, p. 364.)

C'est-à-dire: «Et je requiers ceci, que notre seigneur me pardonne ce péché, s'il avient que mon seigneur entre au temple de Remon pour adorer; et s'il s'appuie sur moi, si j'adore dans le temple de Remon quand mon seigneur y adorera.»