Qui parle d'offenser grand-père ni grand'mère?

Le jeu de mots est exact suivant la bonne prononciation d'autrefois; il ne l'est pas suivant la méthode aujourd'hui en usage, de jeter les deux m dans la seconde syllabe, et de prononcer la gra-mmaire. De ces deux m, l'une appartient à la première syllabe, l'autre à la seconde, ce qui confond tout à fait la gram-maire avec la grand'mère.

Le nom propre Grammont se prononce aussi mal gra-mmont. C'est gram-mont qu'il faut dire. Jadis on écrivait le plus souvent grandmont, en latin grandimons. Le d est tombé d'abord, parce qu'il ne servait qu'à noter l'étymologie, et disparaissait dans la prononciation; ensuite on a mal à propos réuni les deux m en une seule, et voilà comment le nom a fini par se trouver défiguré en Gramont.

Le mot nenni, autrefois si usité dans certaines provinces, et même à Paris sous François Ier, lorsqu'on le rencontre dans Marot ou ailleurs, on ne sait plus le prononcer. Le plus grand nombre dit né-ni; c'est ainsi qu'il est estropié au théâtre. D'autres, en petit nombre, na-ni. Allez donc en Lorraine apprendre à prononcer nan-ni, en traînant sur la première syllabe.

Je préviens ici une objection qu'on ne manquerait pas de me faire, en trouvant plus loin, dans des citations, femme, âme, figurés fame, ame. La contradiction n'est qu'apparente, et se concilie par l'âge des manuscrits, où les copistes introduisaient l'orthographe de leur temps. Tout ce qu'on en peut conclure, c'est que la prononciation actuelle des mots femme, âme, remonte très-haut; mais l'autre l'avait certainement précédée, et la règle générale se maintint encore longtemps après que les mots fame et ame y faisaient exception. Nous serions trop heureux d'avoir les manuscrits originaux, ou seulement contemporains des auteurs! C'est déjà un grand bonheur, et dont il faut remercier le hasard, que les plus anciens textes nous soient parvenus dans les plus anciennes copies.

Il y a encore des provinces où l'on prononce malhon-nête. Je ne prétends pas que ces sons du fond de la gorge, fan-me, malhon-nête, très-fréquents dans notre vieille langue, fussent plus agréables que ceux du bout des lèvres par lesquels on les a remplacés. D'ailleurs, nous ne pouvons guère juger ces questions impartialement, étant séduits par l'habitude. Mon unique but est de montrer que ces inconséquences apparentes, si multipliées dans notre langage, ne tiennent pas au fond de la langue, mais sont des déviations résultant de l'oubli des règles primitives.

§ III.
SUPPRESSION DES LIQUIDES.—GRASSEYEMENT.

Les Français sont enclins à grasseyer, surtout les Parisiens. Cela vient de leur aversion native pour les doubles consonnes. L'r et l'l ne sont liquides qu'à condition d'occuper la seconde place; mais à la première, elles sont très-dures. En ce cas, on avait deux ressources: supprimer absolument la liquide, ou la transposer. On écrivait marbre et arbre, par respect de l'étymologie marmor et arbor; mais en parlant, on supprimait la première r, abre, mabre, qui sont restés ainsi chez le peuple. Nous disons encore un candélabre; on le disait ainsi, mais on écrivait candelarbre, arbre qui porte des chandelles ou candelles, candelas:

Et quant il volt aler coucier,

Les candelarbres volt drecier.