Mais un point bien plus important était la permission d'altérer les mots dans leur terminaison pour le besoin de la rime, et dans le nombre de leurs syllabes pour le besoin de la mesure. Les conséquences en ont été fort graves. Peut-être chercherait-on vainement un second fait d'une égale influence sur la formation du langage.

Cette licence était portée fort loin, et l'on conçoit qu'elle n'ait choqué personne et n'ait pas soulevé d'opposition à une époque où tant de finales étaient régulièrement mobiles et incertaines. On ne s'offensait pas d'entendre un poëte prononcer dix sous, et une minute après, dix saus:

Dix sols c'ont mangie et beu…

Fet li clerc: Quinze sols vous doi…

Li pain, li vin et li pasté

Ont bien cousté plus de dix saus,

Tant ont ils bien eu entre aus.

(Des trois Aveugles de Compiègne, Barb., III, p. 68.)

Cela n'était pas plus étonnant que d'entendre dire, selon l'occurrence, un cheval et un chevau;—sénéchal, ou sénéchau;—un chapel, un chapeu;—un fol, un fou, etc.

Mais il faut reconnaître aussi que les versificateurs usaient de ce privilége jusqu'à en abuser. Voici des exemples.