Dieu donnez m'a mari Garin,
Mon doux amin.
(Romancero fr., p. 72.)
Je lui demanderai d'abord comment Garin faisait au nominatif; puis, quand il me l'aura dit, je lui citerai autant d'exemples qu'il en voudra de cette même forme, Garin, amin, pour le sujet de la phrase.
A qui persuadera-t-il que Colin, Robin, Girardin, sont le génitif ou l'accusatif de Colas, Robert, Girard? Que nonnain est l'accusatif de nonne, et Jupin celui de Jupiter? Que Gothon faisait au nominatif Gothe? Que Marie faisait à l'accusatif Marion? Que Pierron et Pierrot, Charlon et Charlot, sont des cas obliques de Pierre et de Charles? (Formation de la langue franç., p. 65 et 68.) On lui dira qu'il prend pour des marques de déclinaison des diminutifs et des augmentatifs; que Perrin ou Perrinet revient à petit Pierre, et Pierron à gros Pierre. Voilà ce qui saute aux yeux de quiconque ne s'est pas brouillé la vue à contempler trop fixement une chimère. J'avoue que M. Ampère me paraît dans ce cas fâcheux; et comme il s'entoure de preuves érudites, il faut bien, pour empêcher son illusion de se répandre, la combattre par des preuves analogues.
«C'est, dit M. Ampère, quand on a perdu la tradition des lois grammaticales auxquelles obéissait le français du moyen âge, qu'on a cru qu'un personnage chevaleresque avait pu s'appeler Huon de Bordeaux. Le héros du roman écrit en prose au XIVe siècle s'appelait originairement Hues de Bordeaux, et son nom était mis au cas régime dans le titre: Histoire d'Huon. Appeler Hues, Huon, c'est comme si l'on perdait le titre des déclinaisons latines, et qu'on appelât Ciceron, Ciceronis, parce qu'on lit en tête de ses ouvrages: Ciceronis opera.» (Formation de la lang. franç., p. 64.)
Voilà qui est positif.
Ce qui ne l'est pas moins, c'est ce début d'un acte, daté de 1266, sur lequel je serais bien aise d'avoir le sentiment de M. Ampère: «Je Huon, et je Phelipe, femme au devant dit Huon…» (Lelong, Hist. de Laon, p. 609.)
M. J.-J. Ampère appelle souvent en témoignage le poëme de Garin le Loherens; en effet, ce monument date de la bonne époque de la littérature du moyen âge; l'auteur écrivait au plus tard vers le commencement du règne de saint Louis; il parle le meilleur langage et le plus exempt de dialecte, celui de l'Ile de France; la tradition des lois grammaticales était alors ou jamais dans toute sa force et sa vigueur. M. Ampère ne récusera donc pas l'autorité du poëme de Garin, dont précisément un des héros s'appelle Huedes, c'est-à-dire, Eudes, ou Hues, comte de Cambrésis.
Si je voulais ne montrer qu'une face de la vérité, rien ne me serait plus facile que de fortifier l'opinion de M. Ampère: Hues au nominatif, Huon aux autres cas, aux cas régimes; exemples: