De l'âge de quelques mots et de quelques locutions.
Si jamais nous avons un bon dictionnaire français, ce ne sera pas avant qu'on possède l'acte de naissance de chaque mot. On en viendra là; ce travail est beaucoup plus effrayant par l'apparence qu'il n'est difficile en réalité. On a bien déterminé l'âge de chaque poignée de terre dont se compose notre chétif globe. Il est moins téméraire d'interroger les mots que d'interroger les pierres et la poussière. Si peu disposé qu'il soit à répondre, un mot sera toujours aussi capable de raconter son histoire qu'un grain de sable la sienne. Or, les grains de sable ont parlé; les mots parleront à leur tour; il n'est que de savoir s'y prendre.
Quand on sera par ce moyen arrivé au noyau de la langue française, je crois qu'on sera surpris de ce qu'on y trouvera: des mots regrettables tombés en débris, d'autres qui vivent encore à moitié, d'autres estropiés, d'autres qui, pour sauver leur existence, ont été obligés de se transformer, de se déguiser sous une acception nouvelle, parfois opposée à leur acception primitive: par exemple, le mot valet, qui a désigné successivement le fils d'un gentilhomme, un jeune prince, et un laquais du plus bas étage; vassal, vasselage, autrefois brave, bravoure; d'autres locutions qui semblent nées d'hier, et qui se retrouvent dans le berceau de la langue, parfaitement intactes, n'ayant, depuis six siècles, perdu ni altéré un seul de leurs traits.
Qui croirait que s'évertuer se trouve dans un poëme du XIe siècle, la chanson de Roland? Qui s'aviserait d'y chercher arpent, manœuvrer?
Roland à l'agonie lutte énergiquement contre la mort:
Co sent Rollans: la veue ad perdue,
Met sei sur piet, quanqu' il poet s'esvertue.
(Roland, st. 168.)
Et l'archevêque Turpin, également blessé à mort, se traîne vers un ruisseau pour y chercher un peu d'eau, dont il ranime Roland évanoui; mais le cœur lui manque au bout de quelques pas, il tombe: