De son côté, la politique nous gâte tant qu'elle peut notre langue française. Ou a introduit dans l'argot parlementaire cette expression, le pays: Le pays attend, le pays est inquiet, etc. Le pays légal, en opposition sans doute au pays illégal. Qui peut avoir été le promoteur de cette locution barbare? Quelqu'un apparemment à qui le mot patrie faisait peur.

A la vérité, patrie a l'inconvénient de rappeler les Grecs, les Romains, et, qui pis est, la révolution de 89. Il n'est pas bon d'occuper le pays de ces souvenirs-là: ils reportent à des époques de grandeur, de probité, de dévouement, qui feraient avec la nôtre un contraste trop dur. Le pays, au contraire, ne rappelle rien, ou s'il rappelle quelque chose, c'est l'indigence d'une locution anglaise: les Anglais, peuple si remarquable par l'esprit de vagabondage et d'émigration, n'ont pas le mot patrie; ils sont obligés de recourir à country, qui est notre contrée; car autrefois c'était l'Angleterre qui empruntait la langue de Guillaume le Conquérant.

PAYS, dérivé de Pagus, n'a jamais signifié en bon français qu'une province, un territoire relativement borné et circonscrit. Le pays d'Aunis, c'est-à-dire, la Rochelle et les lieux circonvoisins. Je vais dans mon pays; ce temple est mon pays, je n'en connais point d'autre, dit Joas. Le beau pays de France, parce que alors la France est comparée avec le reste de l'Europe ou de l'univers.

Dans l'origine, le mot paysans désignait les gens d'un pays, ceux d'une ville aussi bien que ceux d'un village. Osée, dit le livre des Rois, prit Samarie, Et transtulit Israel, «E remuad tuz les païsans de Israel

Quelle est cette manie de rapetisser toutes choses? Pourquoi n'avons-nous plus de patrie, mais seulement un pays? C'est en abaissant les termes qu'on abaisse peu à peu les idées. Ce mot de Danton, qui respire toute la grandeur antique, essayez de le mettre en langage d'aujourd'hui: Est-ce qu'on emporte son pays à la semelle de ses souliers? Vous passez du sublime au ridicule.

Un Anglais change volontiers de contrée; un Français peut changer de pays, mais jamais il ne change de patrie.

PEU S'EN FAUT QUE NE.—QUELQUE QUE.—QUI QUE CE SOIT QUI.

Au lieu de cette longue locution vide, peu s'en faut que ne, nos pères disaient à peu,—à peu n'enrage vif,—à peu d'ire ne fend, c'est-à-dire, peu s'en faut qu'il n'enrage vif, qu'il ne crève de colère. Cette locution est si consacrée, qu'à peine est-il nécessaire d'en citer des exemples.—(Vous observerez, en passant, qu'à peine est une façon de parler calquée sur à peu, et aussi commode aujourd'hui qu'à peu l'était autrefois.)

Bègues le voit à pou n'enrage vis.

Aubris le voit à pou n'enrage vis.