L'ame s'en va, plus n'y pot demourer!
Tel est, en bref, ce touchant épisode de la bataille et grant destruccion d'Alescamps. Le cimetière, dont le sol est formé de poussière humaine, engloutit indistinctement païens, chrétiens, Sarrasins. Tous dorment ensemble pêle-même; héros pour avoir donné la mort, héros pour l'avoir reçue.
Pendant le jour, la tranquillité et la bonne harmonie règnent dans le cimetière, parce que les morts ont peur du soleil; mais la nuit les fantômes sortent tumultueusement de dessous terre, les uns soulevant le marbre de leurs tombes, les autres n'ayant qu'à écarter le gazon. Ils mènent un bruit épouvantable de cris, de chocs, de hurlements, de menaces, de plaintes;… on ne sait pas au juste ce que c'est, mais la terreur est profonde.
Ce chœur infernal, cette famille du cimetière, s'appelait les Arlecamps (Allecans). Et comme le peuple garde plus fidèlement la tradition des mots que celle des idées, l'imagination populaire fit d'Alecan le nom du chef des fantômes dont la mesnie bruyait dans le cimetière d'Arles. Tous les chroniqueurs, poëtes, légendaires, vous attesteront que le cimetière d'Arles était le principal théâtre des apparitions de la mesnie Hellequin. Le nom d'Hellequin rappelle les Ely-Camps, comme la forme Arlequin, les Arlecamps. Dante a parlé du cimetière d'Arles et d'Arlequin, qu'il nomme, suivant la prononciation du moyen âge, Allequin:
Siccome ad Arli ove l' Rodano stagna,
Siccome a Pola presso del Quarnaro
Che Italia chiude e i suoi termini bagna,
Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo…
(Inferno, IX.)
«Comme à Arles où séjourne le Rhône, comme à Pole, aux rives du Quarnaro qui baigne les frontières de l'Italie, on voit une immense quantité de sépultures rendre le sol inégal, de même des tombeaux épars s'offraient à ma vue.»