Plus loin, Satan évoque deux démons; c'est encore un souvenir de l'Arlescamps qui se présente à l'idée du poëte:

Tratti avanti Alichino e Calcabrina…

(Inferno, XXI.)

«Avancez, Arlequin et Calcabrina[116]

[116] C'est une chose merveilleuse que les extravagances où les commentateurs ont eu recours pour expliquer le sens de ce nom Alichino, qu'ils supposent forgé par Dante. Il y en a un qui a découvert qu'Alichino signifie «qui alios inclinat, id est, sodomita

Non-seulement les poëtes et les romanciers du moyen âge sont remplis de la mesnie Hellequin, mais les écrivains sérieux, les théologiens, les évêques, ne dédaignent pas de s'en occuper. Raoul de Presles, dans son commentaire sur la Cité de Dieu, cite la mesnie Hellequin; Guillaume de Paris, dans son traité de Universo (part. II, ch. 12), lui consacre un assez long passage. Cette sombre mesnie s'appelle en latin exercitus ou milites Hellequini; Pierre de Blois écrit Herlikini. C'est dans sa quatorzième épître, où il dit que les ecclésiastiques de son temps courent après la fortune et les honneurs à travers mille périls: «In quibus gloriam martyrii mererentur, si hæc pro Christi nomine sustinerent. Nunc autem sunt martyres sæculi, mundi professores, discipuli curiæ, MILITES HERLIKINI.» (Petri Bles., Opp., p. 22, col. 2.)—«Si ces prêtres, dit le pieux écrivain, supportaient ces périls pour l'amour de Jésus-Christ, ils mériteraient la gloire du martyre. Au lieu de cela, que sont-ils? Des martyrs du siècle, des professeurs du monde, des élèves de la cour, des arlequins.» Par cette dernière expression, Pierre de Blois entend assimiler ces ecclésiastiques vaniteux aux fantômes de la mesnie Hellequin, ombres formées de vent et d'un peu de nocturne vapeur.

Cependant la mesnie Hellequin ne renferma point ses apparitions dans l'enceinte bornée de l'Elycamps; elle se répandit par toute la France, et même dans l'Europe entière. Partout où il revenait, c'étaient des Hellequins. Le grand veneur de Fontainebleau, comme le Freyschutz allemand, ne sont autre chose que la chasse d'Hellequin. Le roi des aulnes, Erlenkœnig, est une seconde transformation d'Herlekin. Les frères Grimm nous en font connaître une troisième, sous le nom altéré, mais toujours reconnaissable, d'Hielkin. Walter Scott nous montre Hellequin en Écosse; Guillaume de Paris témoigne que, de son temps, l'Espagne connaissait, aussi bien que la France, les milites Hellequini; enfin, un poëme du cycle carlovingien, en patois flamand ou wallon, nous représente Arlequin orné d'une particule nobiliaire, sous le nom du comte Van Hellequin, tenant sa dignité au milieu des plus augustes héros: van Pepin, van Garin, van Fromont, et même van Charlemagne[117].

[117] Manuscrit de la Bibliothèque royale, 184, supp. fr. cité par M. Fr. Michel, dans BENOÎT, t. II, p. 337.

Les métamorphoses d'Arlequin feraient un digne pendant aux Métamorphoses d'Ovide. Mais nous ne sommes pas au bout.

A la fin du XVe siècle, Hellequin, dont l'origine allait s'effaçant à mesure qu'il grandissait en réputation, Hellequin est devenu Charles V ou Charles-Quint, roi de France. La Chronique de Normandie, imprimée à Rouen en 1487, rapporte «comme le roy Charles le Quint, jadis roy de France, et ses gens avecques luy, s'aparurent après leur mort au duc Richard sans Paour.» Vous voyez, l'imprimerie est à peine née, et elle s'empresse de s'occuper d'Arlequin. Le chapitre est trop long pour être mis ici dans son entier. En voici le début, qui suffira pour notre propos: