Fors une soupe en vin prendre hasteement.
(La Vie vaillant B. Duguesclin, v. 19707.)
Un historien, parlant du cérémonial usité à l'avénement des rois d'Espagne, mentionne la coutume de présenter au nouveau monarque trois soupes dans un gobelet. Suivant l'Académie, ce serait donc trois potages?
Ouvrez Tallemant des Réaux, tome V, p. 103. C'est l'historiette d'un grand original appelé Vandy. Un jour, ce Vandy s'en va dîner en ville:—«On servit devant lui un potage où il n'y avait que deux pauvres soupes qui couraient l'une après l'autre.»—Vandy s'efforce d'en attraper une; il n'y peut réussir, car elles fuient dans le bouillon. Alors il appelle son laquais, et se fait débotter; on lui demande quel est son dessein:—«Je veux, dit-il, me jeter à la nage dans ce plat, pour voir si je pourrai attraper cette soupe.»
L'Académie cite quantité de locutions où entre le mot soupe, qui toutes démontrent la fausseté de sa définition. Ivre, trempé, mouillé comme une soupe, sont des façons de parler très-justes, si la soupe est la tranche de pain plongée dans le bouillon; ivre comme un potage serait absurde.
L'Académie permet de dire «un cheval soupe de lait;—un pigeon soupe de lait, ou de plumage soupe de lait.» Il s'ensuit qu'elle autorise concurremment soupe DE lait et soupe AU lait. On peut faire un potage de lait, mais la soupe est faite nécessairement de pain, qu'on peut ensuite mettre au lait ou dans du lait. Le moyen âge aurait dit, à couvert de toute équivoque, soupe EN lait, comme soupe EN vin. La définition de l'Académie semble autoriser soupe de vermicelle, de légumes, de semoule, qui seraient intolérables, puisque dans ce dernier cas la soupe est remplacée par le vermicelle, la semoule, les légumes. Il faut dire alors potage au vermicelle.
Je suppose que tout cela était exposé bien au long dans un savant ouvrage que l'âge nous a ravi, et qui se voyait encore, du temps de Pantagruel, dans la bibliothèque de l'abbaye Saint-Victor: c'est le beau traité de frère Bricot, De differentiis souparum. On ne saurait trop le regretter[133].
[133] Quelques érudits ont pensé que soupes, au pluriel, signifiait ici des potages, et qu'ainsi ce titre faisait contre notre opinion.
On répond que rien n'est moins démontré. Il est certain que de tout temps on a connu des soupes de différentes espèces de pains, de gâteaux, etc. Il n'est pas probable qu'un moine, un victorin, ait confondu des choses aussi diverses que la soupe et le potage; mais enfin, supposé que ce malheur lui fût arrivé, ce qu'il est impossible d'éclaircir, nous nous rejetterions sur l'autorité de Regnier. Voici ses vers (l'épigramme est un peu malpropre, c'est pourquoi nous l'avons cachée dans une note):
Cette femme à face de bois