En tout tems peut faire potage,
Car dans sa manche elle a des pois,
Et du beurre sur son visage.
Faire potage, mais non faire la soupe: les éléments n'y étaient pas.
Tailler, tremper la soupe, sont encore des expressions exclusivement applicables au potage au pain, et qui condamnent l'Académie.
On répondra que beaucoup de gens, induits en erreur par l'habitude, entendent par le mot soupe un potage quelconque. Il est vrai; mais l'Académie est-elle instituée pour consacrer ou pour corriger les effets de l'ignorance? Elle est la greffière de l'usage, soit; mais du bon usage. Sa faute en cette occasion est d'autant plus considérable, qu'en terminant son long article, elle met: «Soupe se dit aussi d'une tranche de pain fort mince.» Ainsi voilà l'acception véritable, l'acception unique du mot présentée comme une extension, une exception rare. Il faut espérer que, dans l'édition prochaine du Dictionnaire, cette ligne aura complétement disparu, et que l'erreur régnera sans partage.
Il est clair que confondre la soupe et le potage, c'est ignorer le français plus qu'il n'est permis même à l'Académie française; l'Académie a là fait un article que ne voudrait signer la cuisinière d'aucun académicien. Mais en voilà assez sur la soupe et le potage.
M. Arago a égayé la chambre des députés en citant les définitions mises par l'Académie aux mots éclipse, marée, tirer de but en blanc. Selon l'Académie, tirer de but en blanc, c'est tirer en ligne droite. Sur quoi M. Arago observe que l'Académie a trouvé le moyen de tirer un boulet sans qu'il retombe jamais à terre. M. le secrétaire perpétuel a répondu que c'étaient là des singularités et des distractions. En ce cas, l'Académie se permet des singularités bien étranges et des distractions bien fortes. Son article vaisselle en offre un curieux échantillon.
L'Académie appelle vaisselle montée, la vaisselle «composée de plusieurs pièces avec de la soudure; et vaisselle plate, celle où il n'y a point de soudure.» Il résulte de cette définition que les assiettes de bois sont de la vaisselle plate, car il n'y a point de soudure, non plus qu'à la faïence ni à la porcelaine. Mais attendez! L'Académie a prévu l'objection: «Cela ne se dit que de la vaisselle d'argent ou d'or.» L'expression vaisselle plate n'a jamais pu s'appliquer à la vaisselle d'or, attendu que dans l'espagnol, d'où cette expression est tirée, plata signifie argent, et qu'ainsi vaisselle plate veut dire à la lettre vaisselle-argent ou d'argent. Comment se fait-il que dans les séances où tous ces articles sont débattus, il ne se soit pas rencontré un seul académicien instruit d'une étymologie si simple! Enfin l'Académie arrive à nous apprendre que vaisselle plate «se dit aujourd'hui plus particulièrement des plats et des assiettes d'argent.» Supprimez le mot aujourd'hui; au lieu de plus particulièrement, lisez exclusivement, et la phrase sera juste.
Du temps de Furetière, si l'Académie n'était pas plus habile, elle semblait du moins plus soucieuse de l'exactitude; elle s'informait, elle cherchait à s'éclairer. «J'ai remarqué, dit Furetière, que toute l'après-dînée du 18 novembre 1684 se passa à examiner ce que c'étoit qu'avoir la puce à l'oreille… Après avoir, pendant trois vacations, fait la définition du mot oreille, on en employa deux autres à la corriger, et on trouva à la fin que l'oreille étoit l'organe de l'ouye. Cette définition coûte deux cents francs au roi.» (Second factum, p. 36 et 37.) Si MM. les académiciens de nos jours étaient aussi scrupuleux, certainement ils eussent rencontré dans Paris quelqu'un capable de leur apprendre au juste ce que c'est que la soupe, le potage et la vaisselle plate.