L'Académie, avertie par le malin Furetière, a retranché sa définition de l'oreille, mais elle en a composé depuis d'aussi naïves, en sorte que les amateurs du genre n'y perdent rien. Par exemple, il serait intéressant de savoir combien coûte aux contribuables cette définition du pavé, qu'on lit dans l'édition de 1835: «PAVÉ, morceau de grès qui sert à paver.» Véritablement, le pavé de bois n'est venu qu'après l'édition de 1835.
L'Académie donne Anspessade, qui vient de lancia-spezzata, sans avertir que c'est mal dit, et que le mot véritable est lancepessade. Lancepessade ne se trouve même pas dans le Dictionnaire de l'Académie.
Elle permet de prononcer énivrer, énorgueillir, et consacre la ridicule prononciation dorénavant; en sorte que les racines semblent être é-nivrer, é-norgueillir, doré-navant. Il est superflu sans doute de remarquer que dorénavant est pour d'ore (de maintenant) en avant. On disait mieux autrefois, dores-en-avant.
Voici un article encore plus étrange, et dont l'Académie aurait pu s'épargner les frais, car le mot est du vieux langage, dont elle avait déclaré ne vouloir pas s'occuper. Il s'agit du mot houser, qui signifie botter. L'Académie ne donne que le participe, qu'elle appelle un adjectif: «HOUSÉ, ÉE, adj.; crotté, mouillé. Il est arrivé tout housé. Crotté, housé. Il est vieux.»
Au contraire, il est tout neuf dans ce sens. L'Académie a procédé ici par devinaille et conjecture. Elle paraît avoir cru que housé était pour bousé, racine, boue; de là son explication.
Il est incroyable de combien de détails inutiles, souvent même déplacés, on a surchargé le Dictionnaire de l'Académie. Le mot chien remplit trois colonnes; on y énumère toutes les espèces de chiens, avec leurs qualités: chien sage, chien fou, chien traître, qui mord sans aboyer, etc., etc.; on y trouve jusqu'au chien savant, avec l'explication de ce que c'est qu'un chien savant. L'Académie a pris là beaucoup de peine: mais cette peine était-elle bien nécessaire?
Furetière élevait déjà contre la première édition du Dictionnaire les plaintes que l'on est obligé de reproduire contre la sixième. Il reproche aux académiciens d'avoir été chercher des exemples saugrenus. La délicatesse du choix paraîtra, dit-il, dans les exemples suivants (je saute six lignes, et pour cause): «Ils font comme les grands chiens, ils veulent pisser contre les murailles; ou bien: Ils veulent pisser contre les murailles comme les grands chiens (agréable variété), en parlant des petits garçons qui veulent faire comme les grands hommes. Pendant que le chien pisse, le loup s'enfuit. Voilà des marques du peu de part qu'ont les prélats et les gens de qualité au travail du Dictionnaire, parce qu'il n'y a pas d'apparence qu'ils eussent souffert qu'on y eût mis ces ordures.» (Second factum, p. 42.) L'Académie, notre contemporaine, a conservé textuellement ces deux exemples, sauf qu'elle a substitué, dans le premier, grandes personnes à grands hommes, et, dans le second, s'en va à s'enfuit. Si, d'ailleurs, on en juge par d'autres exemples trop grossiers pour être rapportés, l'argument de Furetière subsiste dans toute sa force: de tout temps, les prélats et les gens de qualité académiciens ont été fort indifférents au Dictionnaire de l'Académie, car leur intervention n'est pas plus sensible dans la dernière édition que dans la première.
Mais ce sont là des bagatelles de détail; passons à quelque chose de plus important, et qui intéresse davantage le fond de la doctrine.
Les mots qui servent exclusivement à nier sont très-rares; chaque langue ne possède guère qu'une seule négation, ordinairement un monosyllabe, avec lequel on transforme des mots de sens positif en d'autres mots de sens négatif.
Les Grecs avaient οὐ, devant une voyelle, οὔκ.