On parlerait correctement, suivant l'Académie, en disant: Je fais rien, je demande, je dis rien; car puisque rien contient en soi la négation, pourquoi la répéter, ne… rien?

Il y a beaucoup de cas où rien est effectivement négatif, mais c'est en vertu d'une ellipse: Avez-vous rien vu de plus beau?—Rien. Le premier rien est positif: Avez-vous vu quelque chose?—Le second est négatif: Rien; c'est-à-dire, je n'y ai rien vu. La négation est enfermée dans l'ellipse, c'est ce qui fait illusion, et semble attribuer à rien la force négative.

Et comptez-vous pour rien Dieu qui combat pour nous?

Ce vers d'Athalie signifie: Comptez-vous pour quelque chose, oui ou non? Le mot rien se prête à l'incertitude; mais essayez une réponse, l'homme pieux dira: Je le compte pour quelque chose; l'athée: Je ne le compte pour rien. Vous voyez que celui qui veut nier est obligé d'introduire la négation.

M. J. J. Ampère, dont l'opinion sur ces matières doit toujours être consultée, dit: «Originairement rien voulait dire quelque chose.» (Hist. de la form. de la lang. franç., p. 275.) Je ne crois pas qu'on puisse le regarder aujourd'hui comme ayant un autre sens[134].

[134] M. Ampère ajoute: «Rien est le cas régime de res (chose), qui était le nominatif latin et provençal. Mais ici, comme bien souvent, la forme du régime l'a emporté sur la forme du nominatif, et on a dit rien dans les deux cas, pour rem et pour res.» (Form. de la lang. franç., p. 275.)

Cette phrase semblerait indiquer qu'on se soit jamais servi de la forme res en français. Assurément ce ne saurait être la pensée de l'auteur. Quant au cas régime rien, je n'accorderai pas plus celui-là que les autres. Je crois avoir montré que les substantifs français s'étaient formés, non pas du nominatif, mais de l'accusatif latin (p. 194); rien est donc venu directement de rem par suite de l'usage établi, et nullement par suite d'aucune déclinaison française.

Ainsi, j'expliquerai le mot asne par asinum, asine, et, en contractant, asne; et non, comme le veut M. J. J. Ampère (p. 239), par la métamorphose de l'u en e muet. M. Ampère, pour dériver arbre d'arbor, est obligé de poser en règle que l'o final se changeait parfois en e muet; pour tirer utile du nominatif utilis, il est réduit à opérer une nouvelle métamorphose de l'i en e muet. Cela fait bien des règles, et qui paraissent improvisées pour le besoin du moment. N'est-il pas plus simple de n'en avoir qu'une? Arborem s'est contracté en arbre, et utile vient d'utilem, par le seul rejet de la consonne finale.

On m'opposera l'autorité de Molière.

Il semble que Molière ait considéré rien comme un terme négatif. Bélise, expliquant à Martine en quoi consiste le vice d'oraison dont la reprend Philaminte: