Je lis dans le Ruy Blas:
Ce bois de calembour est exquis…
Portez cette cassette en bois de calembour
A mon père, monsieur l'électeur de Neubourg.
J'ai la douleur de ne trouver le bois de calembour ni dans le Dictionnaire de l'Académie, ni dans le Complément. Je ne puis croire que M. Hugo ait créé une nouvelle essence de bois, uniquement pour en fabriquer une cassette à l'électeur de Neubourg. Vous me faites perdre là une intention du poëte, et peut-être une des plus profondes.
Après les mots étrangers, antiques ou modernes, le Complément a recueilli avec soin les barbarismes à forme française, ingracieux, ingrammatical, inamoureux, indispot, injudideux, ingoûté, inoisif, indulger (traiter avec indulgence). Cette catégorie féconde a contribué le plus à parfaire le glorieux nombre des CENT MILLE MOTS!… Mais ici ces Messieurs m'arrêtent: nous ne reconnaissons pas de barbarismes. Nous faisons un lexique tout exprès pour y consigner les mots qui ont été, ne fût-ce qu'une fois, écrits ou prononcés. Ainsi, il a plu à M. Nodier de faire laxité: la laxité du style de Cicéron; il a plu un jour à M. Ch. Pougens de dire mordillage, quand il avait à son service mordillement; Laujon a créé redanser, dont personne n'a fait usage après lui; n'importe: nous nous empressons d'enregistrer laxité, mordillage et redanser; nous ne cherchons pas ce qui est bien, mais ce qui est, n'importe comment. Autrefois les écrivains suivaient le dictionnaire et la grammaire; sottise! Aujourd'hui les écrivains s'élancent en avant, et le dictionnaire et la grammaire courent à perte d'haleine derrière eux, pour ramasser ce qu'ils laissent tomber avec intention ou par mégarde. Voilà le progrès. Nous aurons dans peu une grammaire et un vocabulaire pour chaque écrivain. On a déjà publié une grammaire d'après les écrits de M. Hugo, grammaire sérieuse, grammaire à part, où l'auteur a enfin réhabilité l'interjection, et restitué à cet oiseau-mouche du langage son rang à la tête des neuf parties du discours; maintenant nous faisons un dictionnaire d'après l'autorité de quiconque parle ou écrit, et cette œuvre de tout le monde ne peut manquer d'être bien accueillie par tout le monde.
Un dictionnaire rédigé dans cette idée, présente un avantage et un inconvénient essentiels. L'avantage, c'est que le livre doit être complet; l'inconvénient, c'est qu'il ne peut jamais l'être. Il l'était, je suppose, le jour de son apparition; il ne l'est plus le lendemain, car dans l'intervalle on a joué les Burgraves, et le Complément ne donne pas le mot Burgrave.
Le marquis Legendre de Saint-Aubin s'est donné, dans le siècle dernier, beaucoup de mal pour rassembler, dans son Traité de l'Opinion, toutes les opinions qui ont régné sur la terre. C'est une compilation très-bien exécutée, qui est tombée à plat et très-légitimement, car l'ouvrage est très-inutile. Il ne s'agit pas, dit à ce propos Voltaire, de savoir tout ce qu'on a pensé, mais ce qu'on a pensé de bien. De même il ne s'agit pas ici de savoir tout ce qu'on a dit, mais ce qu'on a eu raison de dire.
On s'est arrêté à ces détails sur le Complément, parce qu'il vaudrait la peine d'un examen autant que le Dictionnaire de l'Académie; parce que c'est dès aujourd'hui un livre utile, le meilleur en son genre, sans comparaison, et que des améliorations successives doivent l'amener à un point très-satisfaisant. C'est un devoir de dire leurs vérités aux gens susceptibles de s'amender; aux autres, ce serait temps perdu.
MM. Charassin et Ferdinand François ont eu l'idée d'un ouvrage remarquable: c'est un Dictionnaire des racines et dérivés, où les mots sont rangés par familles. Cet ouvrage, exécuté avec une sobriété judicieuse et pleine de talent, est peut-être ce qu'on saurait faire de mieux pour le matériel de notre langue. C'est là qu'on la voit réduite à ses éléments, et que l'on peut prendre une juste idée de ses procédés et de ses ressources.